Gai Fengzhen est une grande femme de 56 ans au visage émacié. Elle a posé sa béquille dans un coin de la pièce et tendu ses mains en arrière sur les rebords de l’étagère pour mimer un pendu. «On est placé entre deux lits en fer superposés, les mains attachées aux barres. Le plus douloureux, c’est en diagonale, quand une main est tirée vers le haut, et l’autre vers le bas.» Elle se penche pour en faire la démonstration. Son corps est vrillé. Sa voix grince. «Les chevilles et les pieds sont aussi attachés, on ne peut pas fléchir les jambes», souffle-t-elle. Le dagua («le pendu») et ses quatre variantes, qui dilate les tendons et meurtrit les articulations sans laisser de traces apparentes, est l’une des punitions infligées aux détenues du camp de rééducation de Masanjia.

Gai Fengzhen y a été soumise pour la dernière fois de sa détention le 1er juillet 2009, pendant six heures d’affilée. Elle vomit du sang. Elle n’a été relâchée pour être envoyée au cachot que lorsque sa tortionnaire est partie s’occuper d’une autre détenue installée sur le «banc du tigre» – un siège formé de tubes d’acier où la personne est attachée dans une position que la force de gravité rend affreusement douloureuse. C’était le troisième et avant-dernier séjour de Gai Fengzhen à Masanjia, camp modèle de laojiao («rééducation par le travail») de Shenyang, capitale de la province du Liaoning (nord-est de la Chine).

Ces supplices nous ont été décrits par Gai Fengzhen et une dizaine d’anciennes détenues de Masanjia, lors de plusieurs rencontres à Pékin ces dernières semaines. La plupart logent chez des proches ou dans des appartements prêtés, de crainte de représailles si elles rentrent chez elles dans le Liaoning. Toutes sont des pétitionnaires engagées depuis de longues années sur la voie du xinfang («lettres et visites»), c’est-à-dire la soumission de leurs doléances auprès d’administrations locales et nationales pour un préjudice subi – une démolition forcée, un crime impuni, un abus du planning familial…

Le système est légal, officiellement même encouragé. Mais à force de se démener, elles ont fini par fâcher les autorités et se retrouver en camp, souvent pour trouble à l’ordre public, sans aucun procès et pour des durées allant de un à trois ans. Libérées, elles ont décidé, il y a quelques mois, de briser le silence et de livrer le premier témoignage collectif et détaillé sur un camp de rééducation par le travail. Au risque de nouvelles persécutions.

Le système des camps de rééducation – il en existerait 350 – date des campagnes anti-droitières de Mao en 1957. Partout en Chine, trois populations y cohabitent: les «délinquants» (dont les drogués et les prostituées), les membres du mouvement religieux Falungong, interdit en Chine depuis 1999, et aujour­d’hui les pétitionnaires récidivistes. Un des nombreux éléments de la chaîne de contrôle des pétitionnaires: certaines des plaignantes de Masanjia ont aussi connu l’internement abusif en hôpital psychiatrique, les prisons clandestines et d’innombrables brutalités aux mains des «récupérateurs», ces nervis envoyés de leur localité d’origine vers ­Pékin pour les neutraliser.

Mais l’attention accordée à ces ex-détenues depuis l’enquête choc que leur a consacrée début avril le mensuel chinois Lens – censuré et suspendu pour le moment – dans un contexte d’appels croissants à une refonte du système des camps de rééducation (le premier ministre Li Keqiang a confirmé en mars qu’«une réforme à l’étude») est en train de créer l’une de ces dynamiques qui galvanisent régulièrement la société civile chinoise. Pour la première fois, les détenues d’un camp s’organisent sous une bannière commune. Malgré la surveillance, les appels téléphoniques menaçants et la peur d’un coup de filet, plusieurs d’entre elles arborent un badge de Gongmin («citoyen»), le groupement des avocats chinois, et rencontrent des juristes, des universitaires chinois et étrangers, des diplomates. Elles ne peuvent toutefois espérer fonder la moindre organisation formelle, qui serait immédiatement interdite.

A Masanjia, on bâillonne et brise ceux et celles qui dérangent: dans l’environnement légal mouvant de la Chine, où les règlements peuvent être pliés à volonté, le personnel y cherche avant tout à décourager les pétitions. Certaines plaignantes finissent par signer des «garanties» reconnaissant que leur affaire initiale est close. Ici, les individus sont maltraités au point de conserver de graves traumatismes.

Mei Qiuyu, 45 ans, a longtemps dénoncé l’avortement tardif et forcé qu’elle avait subi dans le cadre du planning familial. Originaire du sud du pays, elle porte des cheveux mi-longs légèrement teints. Son petit garçon la suit partout. Internée de mai 2008 à avril 2010, elle a enduré cinq mois de cachot dans une pièce de 4 mètres carrés sans fenêtre. Un judas était parfois ouvert dans la porte de fer. Elle avait tenté d’obtenir une révision administrative de sa détention. Sa démarche a été bloquée jusqu’à ce que le délai légal soit dépassé.

«Dans le cachot, j’étais sur le sol, je n’avais rien, pas de matelas. J’avais sans arrêt l’impression de suffoquer. En juillet, avec la chaleur, je soulevais le caoutchouc sous la porte pour faire un peu d’espace, et je mettais ma bouche contre pour respirer», raconte-t-elle, le front crispé. Lors d’une autre sanction – elle avait rédigé une lettre d’appel à l’aide –, elle s’est réveillée sur le sirenchuang, littéralement «lit du mort», après s’être évanouie lors d’une séance de «pendu». Une sorte de natte en cuir, avec au milieu une plaque de fer percée pour évacuer les selles. La prisonnière y est maintenue au cou, aux bras, à la taille et aux jambes par des menottes et des lanières. «En me réveillant, je me suis aperçue que je ne pouvais plus bouger, se souvient-elle. Dès que je me sentais un peu mieux, la surveillante touchait le lit du pied, il y a un système qui resserrait les liens. Je n’oublierai jamais cette douleur qui me lançait jusqu’au cœur.» Aujourd’hui encore, ses doigts restent endoloris et elle peine à écrire.

A Masanjia, les souffrances physiques et psychologiques sont administrées par les policières et les surveillantes avec un pragmatisme consommé. Tout recours est le plus souvent vain. Chen Shenqun, âgée de 55 ans, ancienne employée d’une société d’Etat, détenue d’octobre 2008 à avril 2010, s’est vu arbitrairement désignée comme illettrée à son admission à Masanjia. Un comble pour cette diplômée d’un institut technique. Ce prétexte servait simplement à la priver de moyen d’écrire durant la session d’autocritique et d’explication du règlement en début de détention, seul moment où les détenues ont droit à du papier et à un crayon. Elle avait, il est vrai, manifesté l’intention de faire appel… Quand, plus tard, elle avait réussi à rédiger des dénonciations placées dans les deux boîtes aux lettres installées à cet effet à Masanjia – l’une à l’attention du parquet, l’autre de l’administration des camps –, on lui avait fait comprendre qu’elles avaient été interceptées.

Wang Yuping, 57 ans, a été emprisonnée à Masanjia d’août 2007 à janvier 2009, après un combat mené en 2002 pour le relèvement des salaires et l’accès à l’assurance médicale dans le magasin d’Etat où elle travaillait. Brutalisée par la police, elle avait gagné un procès, dont le jugement n’a jamais été appliqué. Depuis, elle n’a cessé de pétitionner. Wang Yuping n’aurait jamais dû être admise à Masanjia, compte tenu de son état de santé. Elle souffrait d’un fibrome utérin et de continuelles hémorragies. Mais la police a payé le camp, assure-t-elle. Un de ces subtils et discrétionnaires échanges de services en matière de «maintien de la stabilité», dont la capitale et les provinces sont coutumières.

On s’est ensuite ingénié à l’humilier en la privant de serviettes hygiéniques. L’hôpital du camp a refusé de l’opérer jusqu’à ce que son mari débourse une somme considérable dix jours après son admission. Wang Yuping n’a eu alors plus qu’un objectif: survivre. Elle connaissait son état et savait que le personnel du camp la laisserait dépérir. Mais une fois sortie, elle a lancé l’offensive. Chrétienne, fille d’un ancien «droitier» torturé pendant la Révolution culturelle, Wang Yuping était en contact depuis le début des années 2000 avec les milieux des défenseurs des droits à Pékin: c’est par ce biais qu’elle a rencontré Yuan Ling, le journaliste du magazine Lens, à qui elle présenta d’autres détenues depuis sa sortie du camp. «Mes droits avaient été violés, et j’avais vu de près les failles de ce système», déclare-t-elle.

Face à la logique de destruction qui règne à Masanjia, chaque détenue trouve sa réponse. Li Ping, 60 ans et astreinte à une mobilité réduite. Une nuit de mars 2009, elle a choisi d’écrire sa revendication en gros caractères sur son uniforme: «Je veux la liberté. Je veux rentrer chez moi. Je veux que les droits de l’homme soient respectés.» Les autres verraient ces déclarations lors du rassemblement matinal. L’uniforme a finalement été confisqué et porté à la police locale. Et Li Ping flanquée nuit et jour de quatre droits communs pour la surveiller.

Habituées à noircir des liasses de doléances lors de leurs quêtes de justice, les pétitionnaires de Masanjia ont souvent tenté de tenir la chronique du camp: les heures de travail excessives, les violations fréquentes du règlement des camps et, bien sûr, les sévices subis. Beaucoup se sont vu confisquer leurs journaux. Mais plusieurs d’entre elles ont réussi à faire sortir des reçus d’hôpital ou des descriptifs détaillés de vexations et violences, en les dissimulant dans des ourlets ou des doublures de pantalon – les hivers sont sibériens dans le Liaoning.

Ainsi Liu Hua, campagnarde robuste et un peu bourrue de 51 ans. Ses ennuis commencent lorsqu’elle et son mari, élu chef de village, dénoncent la corruption du parti dans un audit. Premières brimades, premières pétitions. Et premier internement à Masanjia, d’août 2008 à mai 2010. Elle rédige à sa sortie un bref compte rendu, qu’elle livre à un site de défense des droits de l’homme mais sans oser le signer. Elle reprend en revanche les pétitions… qui la ramènent à Masanjia. «J’avais confiance que justice serait rendue, dit-elle. Or, non seulement on était mal en point à force de pétitionner, mais on nous faisait en plus travailler comme des bêtes de somme. Je me suis dit qu’il y aurait un jour des comptes à rendre.»

De janvier 2011 à octobre 2012, elle entreprend alors une comptabilité plus systématique de ce qui se passe au camp, les violences, mais aussi l’exploitation par le travail. Elle sortira du camp trente-cinq pages de notes, parfois sous forme de morceaux de tissu entièrement recouverts d’idéogrammes. Plusieurs sont roulées dans du plastique et dissimulées dans son vagin ou celui d’autres détenues libérées.

Liu Hua a tenté de reconstituer les statistiques de production de Masanjia en répertoriant le nombre de pièces qui passaient par son atelier. En guise de preuves, elle a rapporté des étiquettes de vêtements confectionnés pour les opérations commerciales du camp. A l’instar des autres établissements de ce type en Chine, Masanjia prend des commandes – pour des montants que les activistes estiment peu différents d’une usine ordinaire. Liu Hua a d’abord caché les pièces à conviction dans une gaine de machine à coudre de son atelier, puis elle les a cousues à l’intérieur d’un sac. Il y en a pour des uniformes de stations-service. D’autres pour des pantalons destinés à la PAP (la police armée du peuple). Liu Hua affirme avoir travaillé sur des blousons pour l’Australie et l’Italie, ainsi que des chemises pour la Corée du Sud, mais elle n’a pu subtiliser les étiquettes, dit-elle, car le contrôle était plus sévère.

Toutes les rescapées de Masanjia décrivent des journées éreintantes, de neuf à douze, voire quinze heures: selon les années de détention, elles étaient payées entre 5 et 25 yuans par… mois (de 60 centimes à 3 euros). Sur leurs uniformes d’hiver, que certaines ont apportés avec elles à Pékin – des survêtements rouges ou bleus qui leur coûtaient 50 yuans –, on remarque aussi des noms de marques sportives (l’espagnol Kelme, ou encore Sibote, un fabricant de supports athlétiques). Aucune ne sait s’il s’agit de surplus ou bien d’inscriptions fantaisistes.

Tout paiement à l’intérieur du camp, notamment pour compléter une alimentation sommaire et exécrable, se fait par le biais de tickets. Progrès oblige, une carte magnétique a été depuis peu introduite, que la famille de la détenue doit abonder à l’avance. Le camp y déduit les «amendes» pour tout manquement, pendant ou hors du travail. Tout est payant à Masanjia: les soins médicaux – même après sévices – comme l’essorage de la lessive. «En apparence, le camp a l’air presque propret», dit Mei Qiuyu. Mais dans les chambres, où elles sont 22, les prisonnières n’ont pas le droit d’utiliser les draps du camp. «Chaque soir, on va chercher dans un local sa propre literie fournie par sa famille, explique-t-elle. Et on place la literie du camp sur un côté du lit. Le matin, on range nos draps et on doit disposer parfaitement ceux du camp sur le lit en cas d’inspection.»

Réprimer le Falungong

Comme nombre de pétitionnaires chinois au long cours, le grief initial de chacune des femmes de Masanjia semble aujourd’hui submergé par d’innombrables violations et injustices, qui rendent illusoire et sans doute secondaire sa résolution. Mais déjà, des dissensions se font jour dans le groupe: Liu Hua parle beaucoup aux médias du Falungong, qui sont publiés à l’étranger et dénoncent depuis plusieurs années les violences subies à Masanjia par leurs adeptes. Ouvert en 1999, le camp a été officiellement récompensé pour ses succès dans la «transformation» des membres du Falungong…

Les autres ex-détenues se méfient d’instinct de tout amalgame: «Nous ne sommes pas contre le Falungong, mais on doit se démarquer et parler pour nous-mêmes», explique Wang Yuping. Toute assimilation aux forces hostiles que représente aux yeux du Parti communiste le Falungong est du pain bénit pour l’appareil policier: elle autorise une répression quasiment automatique. Pour les femmes de Masanjia, si près de se briser, le péril pourrait se révéler mortel.

«Dans le cachot, jesoulevais le caoutchouc sous la porte pour faire un peu d’espace, et je mettais ma bouchecontre pour respirer»