Chine

Ces suppliciés tibétains des JO de Pékin

Golok Jigmy Gyatso a été enchaîné durant un mois et 21 jours dans la «chaise du tigre», un instrument de torture, pour avoir dénoncé la répression des Tibétains à la veille des JO 2008. Ses souffrances ont pris fin lors de la cérémonie d’ouverture de la manifestation sportive. Réfugié en Suisse, il témoigne

En ce printemps 2008, la révolte gronde sur le Toit du Monde. Dans le sillage des moines, des milliers de Tibétains protestent contre l’oppression chinoise. A Lhassa, capitale de la région autonome, mais aussi dans l’Amdo, le Kham, c’est l’embrasement. En obtenant les Jeux olympiques, en 2001, Pékin avait promis le respect des droits de l’homme. Les Tibétains prennent le pouvoir chinois au mot. A la veille de la plus grande messe globale, ils affirment qu’ils n’ont ni liberté, ni dignité, et que si les dirigeants du monde entier se rendront dans la capitale pour participer à cette fête, eux seront interdits de déplacement. Les JO deviennent une tribune pour leur combat.

Ce soulèvement sera suivi d’une répression brutale (des dizaines de morts et des milliers d’arrestations), à l’abri des regards, les régions tibétaines étant interdites d’accès aux journalistes, contrairement aux engagements de Pékin vis-à-vis du Comité international olympique (CIO). Son président, Jacques Rogge, relativisera. Pour lui, l’impact de cette crise tibétaine pour le mouvement sportif serait d’ailleurs bien moindre que le drame de Munich, en 1972, lors de la prise d’otage d’athlètes israéliens par le groupe palestinien Septembre noir. 

«En 2008, le gouvernement chinois mentait à la communauté internationale»

Genève, septembre 2015. Au Palais des Nations, les diplomates croisent les activistes venus des quatre coins du monde pour livrer leur témoignage en marge du Conseil des droits de l’homme. Au Serpent, le bar où se mélangent officiels et porte-voix des victimes, Golok Jigmy Gyatso raconte le prix payé par les Tibétains pour avoir tenté de s’immiscer dans la fête olympique sans y avoir été invité. «En 2008, le gouvernement chinois mentait à la communauté internationale. Il disait que tout allait bien, que les Tibétains et les Ouïgours vivaient en paix, que l’harmonie régnait. Avec un ami, on a voulu dire la vérité, contrer cette propagande.» Le résultat sera un documentaire de 25 minutes: des voix de Tibétains, anonymes, qui pleurent l’exil du dalaï-lama, décrivent la disparition de leur culture, s’interrogent sur le sens de ces JO. 

Les deux complices auront juste le temps d’expédier ce matériel à un cousin en Suisse. Le 23 mars 2008, ils étaient arrêtés pour «divulgation de secret d’Etat à l’étranger» par les agents de la sécurité de Labrang, une ville-monastère, dans le nord de la Chine. La suite de son récit nous plonge dans l’horreur des prisons chinoises.

Ce jour-là, Golok Jigmy Gyatso est emmené à Kachu, une région tibétaine. Ses geôliers veulent connaître les noms des 108 personnes qui se sont exprimées dans le documentaire («Leaving fear behind»), en particulier ceux des religieux. Golok est lui-même moine, enfant de nomade. Les menaces, les coups de bâton et de matraque électrique n’y font rien. Il s’enferme dans le silence. Au quatrième jour, ils l’encastrent dans une chaise en fer équipée de menottes fixes. La police s’en sert à la fois pour éviter d’être agressée, mais aussi pour s’assurer que le détenu ne se suicide pas. On l’appelle la «chaise du tigre». Durant un mois et 21 jours, jour et nuit, Golok va y subir la question.

«Chaise du tigre»

La chaise du tigre est en soit un instrument de torture. «Dehors il neigeait, il faisait vraiment froid. On m’a installé nu dans ces fers qui tailladaient mes cuisses», raconte l’homme aujourd’hui âgé de 43 ans. Inconfortable, la chaise l’est encore plus lorsque le détenu en est extrait pour être cette fois-ci suspendu au-dessus du sol, le corps uniquement rattaché à celle-ci, à l’envers, par les mains et les pieds. Les poignets et les chevilles sont lacérés, le poids du corps devient insoutenable. «La douleur est telle qu’on ne sent plus les coups. C’est quand je saignais que je réalisais qu’on continuait de me frapper.» Autre variante: passer une barre de fer entre les bras et les jambes en position assise, fixée dans la chaise.

Mais Golok tient bon. «Tu ne veux pas donner les noms? Alors ta bouche ne sert à rien. On la brûle.» Trois fois, en le tenant par les oreilles, les policiers lui passent la flamme du briquet sur les lèvres. Elles deviennent si enflées qu’il peut les voir, noircies. «On a l’impression que tout le corps brûle.»

«T’es fier? Tu défends les droits des Tibétains?»

Mais Golok s’entête. «T’es fier? Tu défends les droits des Tibétains? On va voir si tu gardes la tête haute.» Cette fois, les policiers font danser la flamme devant ses yeux. «Les larmes sortent automatiquement. J’avais honte de pleurer devant des Chinois, je me sentais mal.» Dormir, manger, se soulager? «C’est juste impossible.» De temps en temps, on lui tend une boulette de pain, dure comme la pierre. «Vous voyez cette dame derrière nous qui boit un verre de coca, indique Golok nous ramenant soudain à la réalité feutrée des fauteuils du Serpent? Il est presque vide. Eh bien c’est ce qu’on nous donnait comme eau: la soif, c’était la plus grande douleur.»

Golok Jigmy Gyatse est d’un physique solide. Il a été élevé au milieu des yacks. Dans son village, il n’y avait pas d’école, pas d’électricité. Frère du milieu d’une fratrie composée de deux autres frères et deux soeurs, il sera envoyé au monastère à l’âge de 14 ans, pour étudier. Mais il n’y a pas que la torture physique à endurer. «Au Tibet, le peuple vénère le dalaï-lama, c’est une personne sacrée, poursuit le moine. On me demandait de l’insulter tout comme le gouvernement tibétain en exil.» On veut lui faire avouer que c’est la «clique du dalai», un «loup déguisé en moine», qui a tout organisé, les manifestations, les violences, qu’il y a une structure secrète, tout cela pour nuire à la Chine. «Mais cela n’a jamais existé!»

Torture mentale

La torture mentale, c’est un officier qui lui tend son téléphone portable en disant: «Allez, appelle ton Sarkozy, ton Bush, l’ONU! Tu verras s’ils peuvent te sauver.» La torture mentale, c’est quand on le jette à terre, qu’un policier place un pied sur sa tête et dit: «Regarde le ciel, regarde la terre. Ici, c’est le parti communiste. Même si je te tue, personne n’en a rien à foutre. Si je jette ton cadavre ans la rue, tu peux t’estimer heureux si un chien errant le mange.»

Et puis, un jour, sans explication, Golok est libéré de sa chaise infernale. «Je m’en souviens parfaitement, c’était le 12 mai, le jour du tremblement de terre.» Dans le sud du pays, un séisme dévaste une région en partie peuplée de Tibétains qui fera plus de 70 000 morts. Un message du Ciel? «Les Chinois ne croient pas à cela!» Mais la torture ne cessera véritablement qu’avec… la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques. C’était le 8 août 2008. Du jour au lendemain, les officiers venus de Pékin repartent, sans explication. Il sera libéré quatre mois plus tard, sans avoir divulgué un seul nom.

«On a toujours entendu parler de torture, depuis des générations. Mon sacrifice ne représente qu’une vie de plus»

Plusieurs fois, Golok a pensé succomber aux coups. En tournant le documentaire avec son ami Dhondup Wangchen (arrêté, torturé et libéré après six ans de prison), il savait à quoi s’attendre. «J’étais prêt mentalement à aller en prison pour la lutte de la nation tibétaine. Je ne comptais même pas en sortir vivant.» Ce militant politique estime qu’un million de Tibétains sont morts depuis l’occupation chinoise de 1959. Sa famille a vu ceux qui disparaissent, ceux qui sortent handicapés de prison. «On a toujours entendu parler de torture, depuis des générations. Mon sacrifice ne représente qu’une vie de plus.» Les bouddhistes croient à la réincarnation, cela aide à se confronter à la mort.

Evasion

La mort, Golok Jigmy Gyatse pense l’avoir côtoyée plus sûrement encore quatre ans plus tard. Nous sommes le 22 septembre 2012, le moine est arrêté une troisième fois pour avoir transmis à l’étranger des informations sur la vague d’immolations qui s’est emparée du Tibet à partir de 2009 (142 à ce jour). Cette fois-ci, nulle torture, mais des bons repas. «Les policiers m’ont dit qu’ils m’emmèneraient à Lanzhou (chef-lieu du Gansu, province où se trouve Labrang) le 1er octobre dans un hôpital pour un check-up et qu’on me ferait une piqûre. Soit tranquille et mange bien! m’ont-ils expliqué.» Un autre policier ajoute: «Tu as déjà été arrêté deux fois et le parti a été gentil avec toi. Cette fois-ci, il ne te reste qu’un chemin.»

Pour Golok, il n’y a guère de doute: il sera exécuté par injection létale. Le 1er octobre, jour de fête nationale est une date associée en Chine à l’exécution des condamnés à mort. Et pourquoi aller faire des examens à Lanzhou alors qu’il y a un hôpital tout proche? Soignez les prisonniers, c’est aussi ce que l’on fait avec les détenus sur lesquels on prélèvera des organes. Alak Gungthang Rimpoché, un lama de son temple, a aussi été tué par injection alors qu’il était détenu. Du moins, c’est ce qui ce dit. Sa famille n’a jamais revu son corps.

Le 29 septembre, Golok Jigmy Gyatse se fait la belle. Il passera vingt mois caché dans les montagnes, puis s’enfuira en Inde en mai 2014. Deux mois plus tard, sa mère, Zamdron, celle qui lui a donné fierté et courage, meurt. Depuis janvier, il réside à Zurich où il attend d’obtenir le statut de réfugié politique.

«La répression se renforce»

«La torture reste la routine dans les centres de détention chinois, explique Sophie Richardson de l’ONG américaine Human Rights Watch. Elle est d’une extrême perversité et très créative.» Le problème n’est plus nié par Pékin et la loi évolue dans le bon sens. «Les autorités veulent vraiment réduire son usage. Mais dans le même temps la répression contre toute forme d’opposition se renforce.» En novembre, à Genève, la Chine fera l’objet d’un examen de la part du Comité des Nations unies contre la torture.

Le 31 juillet dernier, Pékin s’est vu attribuer l’organisation des Jeux olympiques d’hiver 2022. S’il y a bien eu quelques interrogations sur la capacité d’une ville du désert à organiser un tel événement, la question du respect des droits de l’homme, contrairement à 2001, n’a plus joué aucun rôle. C’est le reflet de la puissance nouvelle de la Chine. «Le soutien aux Tibétains a beaucoup diminué, constate Golok Jigmy Gyatse. En 2008, on a vécu un moment important, la communauté internationale a prouvé qu’elle peut faire pression sur la Chine.» Il croit que cela a aidé à sa libération (Berne est discrètement intervenu au plus haut niveau).

Golok Jigmy Gyatse espérait être accueilli en Europe comme un témoin important de la lutte de son peuple. Voilà sept mois qu’il attend une réponse de l’Office fédéral des migrations sur son sort. «Pour mon combat, le temps c’est de l’or. Je pensais qu’en Suisse, en Europe, il y avait une reconnaissance officielle de l’oppression des Tibétains. Ce n’est pas le cas. Je suis un peu déçu.»

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