Catastrophes

Des survivalistes nichés dans la Silicon Valley

Se préparer à l’apocalypse: la tendance fait fureur parmi les super-riches. Achats de terrains en Nouvelle-Zélande pour y enterrer des bunkers de luxe, opérations des yeux, sacs à dos remplis au pied du lit ou armes cachées dans la voiture, le survivalisme se décline de plusieurs manières

«Le Temps» propose une opération spéciale en racontant, depuis San Francisco, les innovations à venir dans les domaines scientifiques, technologiques ou culturels. Nos seize journalistes, vidéastes, photographes et dessinateur parcourent la ville, la Silicon Valley et la Californie pour découvrir les nouvelles tendances au cœur de ce laboratoire mondial de l’innovation.

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Les super-riches de la Silicon Valley pensent à tout. Même à l’apocalypse. Des patrons actifs dans la tech investissent dans des bunkers de luxe ultra-sécurisés et des terrains en Nouvelle-Zélande. D’autres, à l’image de Steve Huffman, jeune cofondateur du populaire site communautaire Reddit, vont jusqu’à se faire opérer des yeux, pour ne pas devoir chercher leurs lunettes ou lentilles de contact à quatre pattes le jour où une catastrophe nucléaire, climatique, biologique, financière ou technologique surviendrait.

Sacs à dos au pied du lit

Oui, le survivalisme s’impose dans la Silicon Valley. C’est même une nouvelle tendance, un sujet qui anime les soirées privées entre happy few. Davantage que la chute d’un astéroïde, ces privilégiés, désécurisés par les inégalités sociales qui se creusent, craindraient surtout une disruption technologique capable de provoquer une révolution sociale. Une sorte de retour du bâton de l’impressionnant boom technologique qui se fait au détriment de pans entiers de la société.

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Mykel Hawke connaît bien le sujet. Ex-officier des bérets verts, les forces spéciales américaines, il est aujourd’hui expert en techniques de survie. Il écrit des livres, produit des émissions de télévision et coache ceux qui veulent se préparer aux pires des scénarios. Il a beaucoup de gens très riches parmi sa clientèle, confirme-t-il. «Mais ils préfèrent souvent rester discrets, pour ne pas être jugés, ni devenir une cible potentielle.» Lui-même a toujours sous la main un véhicule plein d’essence, prêt à démarrer. Avec tout ce qu’il faut pour survivre pendant trente jours: il y a notamment stocké un vélo pliable, un bateau pneumatique et une douche portable. «Nous avons aussi des sacs à dos équipés pour tenir sept jours [les go bags], pour ma femme, mon fils et moi. L’un est près de mon lit, les autres sont déjà dans la voiture.» C’est dans une ancienne prison de Floride, à Immokalee, entre Miami et Naples, qu’il pense se réfugier en cas de cataclysme.

Une «ville de bunkers»

Il nous introduit auprès d’un de ses amis, Robert Vicino, à la tête de Terra Vivos Bunkers. Robert Vicino ne se contente pas de réaménager et de commercialiser des bunkers. Il a carrément fondé une «ville de bunkers» dans le Dakota du Sud, sur un ancien site de l’armée. Sur son site internet, il se targue, avec ses 575 bunkers réaménagés, de constituer la «plus grande communauté survivaliste du monde». Les souterrains sont transformés en appartements de luxe. Avec des bains thermaux et sites de barbecue à disposition. Des bunkers «Apocalypse-proof», qui permettent d’héberger jusqu’à 10 000 personnes. Et sont capables, dit-il, de résister à tout. De l’éruption volcanique géante aux chutes d’astéroïdes, en passant par les attaques terroristes ou l’anarchie généralisée.

«Chaque HNWI a un lieu où se réfugier, d’une façon ou d’une autre. Certains, comme Bill Gates, ont des bunkers souterrains dans chacune de leurs propriétés», explique-t-il. HNWI? Pour high net worth individuals, soit ceux qui possèdent des actifs supérieurs à 1 million de dollars. Robert Vicino en sait bien plus, mais il ne dira rien. Lui aussi protège ses clients. Question marketing, il sait en tout cas très bien s’y prendre pour vendre ses bunkers à prix d’or. Il en parle comme d’une «assurance vie». Et a les arguments qui claquent. On peut les résumer ainsi: en cas d’importante menace, le gouvernement américain ne vous dira rien, pour ne pas créer de mouvement de panique. Soyez donc prêt sans devoir compter sur l’aide de personne.

Comme un camion fou

Le fantasque Antonio Garcia Martinez, ancien de Goldman Sachs, de Facebook et de Twitter, nage aussi dans le milieu. Il est l’auteur de Chaos Monkeys: Obscene Fortune and Random Failure in Silicon Valley, où il n’épargne personne. Prévoyant, il s’est acheté un terrain sur une petite île du Pacifique. Il y stocke des armes et a déjà évoqué l’idée d’y installer des panneaux solaires pour garantir son autonomie.

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Antonio Garcia Martinez est comme une anguille: dur à attraper. Et quand on l’attrape enfin, il préfère renvoyer à un de ses proches, John Adama. «Je ne suis pas vraiment un survivaliste, je ne suis que quelqu’un qui a acquis une propriété», se justifie-t-il. Ce n’est pas vraiment cette image-là qu’il véhiculait, en août 2017, dans un reportage diffusé par la BBC. On l’y voit sur sa petite île, avec un journaliste. Il lui montre ses armes, sans jamais perdre son énigmatique sourire, son tipi rustique, et annonce une catastrophe technologique, raison pour laquelle il a pensé à un lieu où se réfugier. La très forte progression du secteur technologique, dit-il, va bousculer l’ordre mondial en détruisant de nombreux emplois en raison de l’automatisation du travail. Il prend une image: «C’est un peu comme un camion fou qui va vous rouler dessus.» Chez lui, rien n’est laissé au hasard. Sa plaque de 4x4 porte une inscription: «Chaotic».

«C’est de ne pas être préparé qui est désormais étrange»

John Adama a plus de choses à dire. Il est le fondateur de The Prepared, un site internet truffé de conseils pour survivre au pire. «J’étais l’un des premiers leaders de la tech de la Silicon Valley à être considéré comme un survivaliste, à une époque où c’était encore peu courant. En dix ans, les choses ont beaucoup changé, à tel point que ce n’est plus considéré comme étrange. Ce qui est désormais étrange, c’est plutôt de ne pas être préparé!» souligne-t-il. Il critique les médias, qui, à ses yeux, ne s’intéressent qu’à l’aspect «sensationnel» de cette nouvelle tendance au cœur de la Silicon Valley. «Alors que nous devrions davantage écouter et tenter de comprendre pourquoi certaines personnes parmi les plus intelligentes et les plus prospères du monde s’inquiètent à ce point.» Il donne un exemple: «Quand Bill Gates, qui a dépensé plus d’argent pour lutter contre les maladies que quiconque dans l’histoire, se dit vraiment préoccupé par une pandémie qui pourrait tuer 50 millions de personnes, nous devrions écouter et agir.»

Marianna DeMyer, elle, a lancé un petit business actif dans la purification de l’eau, bien loin de San Francisco. Sa société Roving Blue est basée dans le Wisconsin. Elle se prépare elle aussi au pire: «Nous avons choisi notre maison en raison de la proximité d’un puits artésien. Nous gardons des poules pour les œufs et avons des poissons dans notre étang. Nous avons des armes pour agir par autodéfense et d’autres pour chasser si nos ressources alimentaires s’épuisent, énumère-t-elle. Et des milliers de munitions.» D’autres préfèrent stocker de l’or ou des bitcoins.

Polémique autour de Peter Thiel

Une enquête fouillée du New Yorker publiée en janvier 2017 cite un patron d’un fonds d’investissement qui a son hélicoptère avec pilote toujours prêt pour fuir. Ou encore Larry Hall, le directeur général de Survival Condo Project. Il a construit une sorte de bunker de luxe ultra-sécurisé de 15 étages dans un ancien silo à missiles Atlas, au nord de Wichita, dans le Kansas, entre 2008 et 2012. Avec des «appartements» qui se sont arrachés à 3 millions de dollars pièce. Des plantes qui poussent grâce à un système d’hydroponie, des élevages de poissons tilapias: tout est prévu pour vivre en autarcie complète. Deux médecins et un dentiste figurent parmi les propriétaires.

Le survivalisme tend à se démocratiser. Il n’est plus le seul fait d’individus conservateurs parfois proches de l’extrême droite, à tendance paranoïaque et complotiste

Le journaliste du New Yorker démarre son article avec l’épisode de l’opération au laser subie par Steve Huffman pour soigner sa myopie. Une intervention qui lui était de toute façon nécessaire? Certes. Mais le cofondateur de Reddit, qui vit à San Francisco, est bien un vrai survivaliste, qui s’assume. Chez lui, il a tout ce qu’il faut pour le «jour J»: armes, motos prêtes à filer, importantes réserves de nourriture. Il ne cache pas avoir été influencé par le film Deep Impact (1998), qui relate la chute d’un bout de comète provoquant un immense tsunami.

La Nouvelle-Zélande, destination refuge favorite

Selon Reid Hoffman, un des fondateurs de LinkedIn, près de 50% des cadres supérieurs de la Silicon Valley auraient un «plan» pour se mettre à l’abri, sur territoire américain ou à l’extérieur. C’est du moins ce qu’il a déclaré au New Yorker. La Nouvelle-Zélande fait actuellement partie des destinations favorites de l’élite de Wall Street et de la Silicon Valley en mal de refuges. A tel point que les autorités néo-zélandaises, dépassées par les événements, viennent, en août, de proposer de nouvelles règles pour empêcher aux étrangers d’acquérir des maisons. Jusqu’ici, il leur suffisait d’investir pour acquérir des terrains. Echange de bons procédés. Le Visa Investor Plus, qui nécessite un investissement minimum de 6,7 millions de dollars sur trois ans, a attiré 17 candidats américains en 2017, après l’élection de Donald Trump, alors qu’ils n’étaient auparavant qu’en moyenne six par an, rappelle Bloomberg.

Lire l'interview de Bertrand Vidal: «Aujourd’hui, on envisage seulement l’avenir comme vecteur de catastrophe»

Le milliardaire Peter Thiel, un des cofondateurs de PayPal, fait partie de ceux qui ont jeté leur dévolu sur la Nouvelle-Zélande. Il a acquis une propriété du côté de Wanaka, pour 13,8 millions de dollars, ainsi qu’une deuxième résidence, près de Georgetown. Il a surtout déclenché une polémique en obtenant très facilement la citoyenneté du pays, après avoir promis de soutenir des start-up néo-zélandaises.

Une clientèle de startupers

Selon Robert Vicino, des scénarios de fuite vers la Nouvelle-Zélande ont été évoqués entre millionnaires californiens au World Economic Forum de Davos. Gary Lynch est en tout cas très bien placé pour confirmer ce nouvel engouement. Ces derniers mois, deux bunkers de 150 tonnes chacun sont partis, en pièces détachées, du dépôt de sa société Rising S au Texas pour prendre le chemin de la Nouvelle-Zélande, où ils ont été enterrés à l’abri des regards discrets.

Il confirme qu’il s’agit bien d’abris commandés par des patrons de start-up qui ont fait fortune dans la Silicon Valley. Depuis dix-huit mois, ses ventes concernent quasi exclusivement ce type de clientèle. Ces Californiens sont prêts à sauter dans leur jet privé pour rejoindre la Nouvelle-Zélande. Mais Gary Lynch lui-même n’est pas intéressé par cette destination en cas de cataclysme. Il a bien sûr un plan. Qu’il garde pour lui.

Démocratisation en cours

La définition même du «survivaliste» reste floue. Lors du récent passage de l’ouragan Florence, qui s’est abattu sur la côte est des Etats-Unis, des rayons de supermarchés de la capitale, pourtant épargnée, avaient triste mine. Eau, sucre, huile, beurre de cacahuètes: les habitants s’étaient rués sur ces aliments en suivant les consignes d’une liste fournie par les autorités. Ils avaient fait leurs «réserves de guerre», et s’étaient préparés au «pire». Ça ne fait pas pour autant d’eux des survivalistes allumés prêts à s’enterrer dans des bunkers avec des gardes armés jusqu’aux dents.

En revanche, le phénomène qui touche la Silicon Valley démontre une chose intéressante: le survivalisme tend à se démocratiser. Il n’est plus le seul fait d’individus conservateurs parfois proches de l’extrême droite, à tendance paranoïaque et complotiste. L’ouragan Katrina en 2005, et sa mauvaise gestion par le gouvernement américain, a été un élément déclencheur d’une nouvelle vague de survivalistes, moins idéologiques. La crise financière de 2008 a accentué le phénomène. L’élection de Donald Trump a aussi renforcé ce survivalisme de gauche. Ses adeptes préfèrent d’ailleurs le terme de preppers, moins connoté. Sur internet, les groupes de liberal preppers fleurissent. On y trouve même des survivalistes libéraux véganes.

Pas de vente à des cinglés

Dans cette galaxie de survivalistes, Ron Hubbard, le directeur d’Atlas Survival Shelters, dont le QG se trouve à une heure de Dallas, veut passer pour un mesuré, un raisonnable. Il se définit d’ailleurs comme un survivaliste «drôle», qui agit presque par hobby. Lui-même est en train de se construire un refuge à 270 kilomètres de Los Angeles. Mais il tient à préciser qu’il n’a jamais vendu de bunkers à des «cinglés».

Pour Chad Huddleston, professeur d’anthropologie à l’Université d’Edwardsville dans l’Illinois, le développement du survivalisme parmi les gens aisés et férus de technologie n’est pas étonnant. Les gens riches ont simplement la possibilité d’acheter davantage, d’investir dans différents niveaux de protection, et peuvent également avoir un accès facilité à certaines informations, rappelle-t-il. Il s’intéresse au survivalisme depuis plusieurs années, mais sans s’être spécifiquement focalisé sur les tech preppers. «Les élites ont tendance à craindre de perdre leur statut; elles se concentrent ainsi davantage sur ce qui peut menacer leur capital – crise économique, effondrement social et peut-être catastrophes écologiques», analyse-t-il.

Soucieux de démythifier le survivalisme, John Adama lance l’argument ultime: «La Suisse est un pays riche. Avec des bunkers, des systèmes de défense dans les montagnes et un taux très élevé de citoyens entraînés à la manipulation d’armes à feu. Est-ce bizarre? Non.»

«Le Temps» raconte San Francisco

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