reportage

Survivre à Téhéran

Sanctions, pollution… Alors que la République islamique fête ses 32 ans ce 11 février, sous la pression renforcée de la communauté internationale, la population iranienne vivote, écrasée par son avenir incertain

Les yeux noirs de Maryam scrutent timidement les moindres recoins de ce café du centre-ville de Téhéran. D’un geste mécanique, elle retire la batterie de son téléphone portable et l’enterre au fond de son sac à main. Puis, débarrassée de la crainte d’être surveillée ou sur écoute, l’étudiante iranienne se redresse sur sa chaise et se met à tout raconter d’une traite: son arrestation pendant les manifestations postélectorales, son emprisonnement, les «aveux» de tentative de renversement du régime extorqués sous la menace de viol, sa récente libération conditionnée à l’hypothèque de la maison familiale…

«Un jour meilleur viendra», indique le badge accroché à la boutonnière de son manteau. Le mini-message d’espoir, rédigé en farsi, tranche avec le traumatisme, évident, qui se lit sur ses lèvres crispées. «En Iran, nous ne vivons plus, nous survivons», me glisse Maryam à l’oreille, en tendant le menton en direction d’un petit groupe de jeunes filles qui s’est assis en face de nous. Aussitôt, je reconnais quelques têtes familières, croisées lors des cortèges antigouvernementaux qui suivirent, en juin 2009, la réélection contestée de Mahmoud Ahmadinejad.

Les traits sont tirés, les regards hagards, encore sous le choc d’un rêve de changement brisé dans la violence et le sang. Impossible, cependant, de ne pas remarquer l’omniprésence symbolique du vert – la couleur de l’opposition – qui se décline sur les lacets de chaussures, boucles d’oreille et foulards de nos voisines de table…

C’est la première fois, depuis un an et demi, que je reviens en Iran. Un bref séjour d’une semaine pour rendre visite à ma famille et aux amis. A chaque rencontre, je ne cesse d’être frappée par ce surprenant mélange de dépression et de détermination sans précédent qui anime ses habitants. Comme si, sous le voile de la peur, le feu de la contestation refusait de s’éteindre. Au fil des derniers mois, les ultras sont parvenus à museler les derniers espaces de débat: partis politiques, associations non gouvernementales, amphithéâtres universitaires. En décembre, les fêtes de l’Achoura – qui commémorent chaque année le martyr de l’imam Hossein – n’ont, cette fois-ci, pu servir de prétexte aux opposants pour tenter d’organiser un contre-rassemblement, tant les forces de l’ordre avaient quadrillé le centre-ville.

A ce jour, des centaines de personnes – protestataires, opposants, étudiants, avocats – sont encore derrière les barreaux. Par les temps qui courent, même les chancelleries occidentales sont sous contrôle renforcé. Il y a peu, un concert de musique traditionnelle dans l’enceinte de l’ambassade de France a failli tourner à l’incident diplomatique après qu’un nervi du régime eut molesté, devant la porte d’entrée, le deuxième conseiller, qui tentait de s’opposer à l’arrestation de quelques-uns de ses convives.

La presse locale, elle, n’a jamais été autant surveillée, voire téléguidée d’en haut. «Auparavant, il nous arrivait de recevoir des coups de fil nous demandant de ne pas évoquer tel ou tel sujet. Désormais, on nous appelle pour nous dire ce que nous devons écrire», se lamente un reporter iranien.

Ainsi, son journal a reçu pour consigne de ne plus interviewer les principaux leaders de l’opposition, Mir Hossein Moussavi, Mehdi Karoubi. Accusés par le noyau dur au pouvoir de tentative de «sédition», ils sont actuellement menacés d’être poursuivis en justice. En revanche, les journaux iraniens sont vivement encouragés à vanter les «avancées nucléaires de l’Iran». Ou encore à évoquer «la réforme populaire de la réduction des subventions sur l’essence».

Mais, dans un pays où n’importe quel chauffeur de taxi regarde les programmes persans de la BBC diffusés clandestinement via le satellite, la population n’est pas dupe de ces restrictions. Et s’il est un domaine où la chape de plomb teste aujourd’hui ses limites, c’est bien celui de l’économie. «Le gouvernement d’Ahmadinejad a beau vouloir maquiller la récente hausse des prix à la pompe en reversant des aides sociales sur les comptes bancaires, ce n’est pas suffisant pour nourrir ma famille!» s’insurge un chauffeur.

En fait, la flambée des prix est d’autant plus difficile à supporter que les sanctions internationales – liées au fameux programme nucléaire iranien – commencent à sérieusement se faire ressentir. «J’ai toujours été en faveur du progrès scientifique de mon pays, mais si c’est pour se couper du monde et mourir de faim, ça n’en vaut pas la peine!» enrage l’employée d’une pharmacie, croisée dans le wagon des femmes du métro de Téhéran, le seul moyen de transport à la hauteur de son porte-monnaie.

Au fur et à mesure que le train file vers le sud de la capitale, plus populaire, le wagon croule sous le poids de nouvelles passagères. Et, contre toute attente, la colère se généralise. «On nous interdit de manifester, et maintenant on nous empêche de manger et de respirer», s’insurge une mère de famille, les bras chargés de soutiens-gorge made in China qu’elle vend au marché noir.

Le commerce ambulant, un métier informel en plein boom, est le seul recours qui lui reste pour payer le loyer mensuel en attendant que son mari retrouve un emploi. Ex-cogérant d’une entreprise d’import-export, il a dû mettre la clef sous la porte après que ses clients européens eurent décidé de suspendre leurs activités avec l’Iran. Le temps de glisser sa main droite dans sa poche, notre interlocutrice ressort un masque blanc qu’elle cale sur son visage.

Ces derniers mois, les pics de pollution ont atteint des niveaux record, provoquant un véritable raz de marée dans les hôpitaux. La faute, raconte la rumeur, à un mauvais carburant produit localement dans un souci d’autosuffisance face aux pressions internationales.

«Station 15 Khordad», annonce le haut-parleur. Nous sommes arrivés au Bazar de Téhéran. Ici, dans ce grand labyrinthe parsemé d’échoppes, l’ambiance est également à la déprime. «Mes ventes sont en chute libre», se plaint Mahdi, un vendeur de tapis. Sans détour, le voilà qui se met à conspuer «l’actuelle politique économique artificielle où les pétrodollars sont reversés à la «base» du régime, aux familles des miliciens bassidjis et aux villageois, au détriment de la classe moyenne» – qui constitue l’essentiel de sa clientèle. Quant à ses clients étrangers, touristes ou expatriés, ils boudent de plus en plus l’Iran. «Je ne leur en tiens pas rigueur», concède-t-il. «Quand un pays emprisonne des randonneurs américains et des journalistes allemands, ça ne donne pas envie de le visiter!» poursuit-il en référence aux arrestations de ces derniers mois.

Son collègue, resté jusqu’ici silencieux, s’exclame d’un ton embarrassé: «Je suis un fils de la révolution islamique. En 1979, j’ai manifesté contre la dictature du shah. En 2009, j’ai voté pour Ahmadinejad parce qu’il était le favori d’Ali Khamenei, le guide suprême. Mais, aujourd’hui, j’ai honte de mon choix. Je ne me reconnais plus dans un système qui non seulement tue ses propres enfants, mais qui préfère également envoyer de l’argent au Hamas et au Hezbollah plutôt que de s’occuper de sa propre population.»

C’est un fait: les derniers événements ont paradoxalement libéré la parole, aiguisant le sens critique qui sommeillait, jusqu’ici, en chaque Iranien. «Si, par la force, le régime est parvenu à reprendre le contrôle de la rue, le mécontentement social n’a jamais été aussi criant», remarque un sociologue qui préfère taire son nom.

Désormais, même les conservateurs lavent leur linge sale en public. En témoigne cette récente série de limogeages – du ministre des Affaires étrangères, Manouchehr Mottaki, aux proches conseillers de Mahmoud Ahmadinejad – orchestrée par le président iranien, et qui provoque actuellement l’ire des hommes de son clan. Du journal de droite Kayhan à la ville traditionnelle de Mashhad, on critique désormais ouvertement ses choix.

«Si le gouvernement ne nous aide pas, nous courons à la faillite», déclarait récemment Mohammad Ghaneie, le directeur de l’association des gérants d’hôtel de Mashhad, face aux méfaits de la hausse des prix du carburant sur le tourisme. D’après lui, le nombre de billets d’avion vendus à destination de cette cité religieuse, où affluent quotidiennement des milliers de pèlerins pour se recueillir sur le tombeau de l’imam Reza, est en chute libre. Certains vols auraient même été annulés.

Si les analystes peinent à décrypter cette espèce de chaos rampant – mais qui reste sous contrôle –, certains y voient un signe de déliquescence d’un système qui se fracture de l’intérieur. D’autres osent parler de «coup d’Etat interne», Ahmadinejad et sa garde rapprochée – ex-bassidjis, membres des Gardiens de la révolution, services de renseignement – cherchant à s’octroyer des pouvoirs économico-politico-militaires qui dépassent leurs prérogatives. Et qui pourraient finir par faire de l’ombre au numéro un du régime, l’ayatollah Ali Khamenei, lui-même déjà malmené sur un autre front, celui des religieux progressistes de haut rang, qui lui reprochent les dérives «fascisantes» de la République islamique.

«Le renouveau de l’opposition iranienne pourrait, sur le long terme, profiter de toutes ces tensions internes», cherche à se réconforter Maryam, la jeune étudiante. Mais d’ici là, concède-t-elle, «la route du changement est semée d’embûches»: d’abord parce que l’opposition est une nébuleuse de tendances diverses et souffre d’un véritable manque d’organisation; ensuite, parce que la violence de la répression pourrait engendrer une dangereuse radicalisation de certains groupes, comme l’ont dernièrement montré les attentats survenus dans la région du Baloutchistan; enfin parce que, sous le poids de la pression étrangère, l’argument nationaliste parviendra toujours à fédérer de nombreux Iraniens autour du régime. «Notre avenir reste aussi flou que le nuage de pollution qui étouffe Téhéran», dit-elle.

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