Argentine

Susana Malcorra: «L’élection de Donald Trump rapproche l’Europe de l’Amérique latine»

La ministre argentine des Affaires étrangères prévoit une réaction à l’échelle de l’Amérique latine en cas de durcissement entre le Mexique et les Etats-Unis

Ancienne cheffe de cabinet de Ban Ki-moon et ex-candidate au poste de secrétaire général des Nations unies, Susana Malcorra dirige depuis un an la diplomatie argentine. Après avoir assisté au Forum de Davos, elle a profité de sa visite officielle à Berne pour inviter en Argentine, en avril prochain, la présidente de la Confédération Doris Leuthard. Elle s’exprime ici sur l’élection de Donald Trump vue d’Amérique latine, et sur les relations de son pays avec l’Europe.

Le Temps: Donald Trump président des Etats-Unis, cela vous inquiète?

Susana Malcorra: Chaque changement d’administration aux Etats-Unis provoque des incertitudes et particulièrement celui-ci, qui amène une perspective nouvelle et s’apparente à une disruption. Or, ces incertitudes sont toujours complexes à gérer. Ce qu’il faut maintenant, c’est tâcher de les lever le plus vite possible.

Sur le plan bilatéral, la première conversation du président (argentin) Mauricio Macri avec celui qui n’était encore que président-élu des Etats-Unis a été positive. Nous partons d’une base qui n’est pas très haute, car il n’y avait pas de grands échanges entre nos deux pays. Lorsque Barack Obama a visité l’Argentine, en mars dernier, il a lancé une série de projets entre les deux pays qui, nous le croyons, sont irréversibles.

Dans une perspective régionale, il est toutefois clair que tout ce qui pourrait affecter le Mexique ou Cuba nous occupe, et nous préoccupe. S’il arrivait que l’administration Trump se confronte durement au Mexique, cela provoquerait certainement une réaction politique à l’échelle de l’Amérique latine. Il en est de même pour Cuba : résoudre les différends qui l’opposent aux Etats-Unis est très important pour nous tous. L’interminable blocus n’a pas aidé Cuba, mais il est aussi source de discorde pour toute l’Amérique latine.

- Plus clairement, si le président Trump érigeait un mur, vous seriez du côté mexicain?

- Nous croyons que la fermeture n’est pas bonne solution. Et il ne s’agit pas là, pour nous, d’une opinion basée sur idéologie mais sur notre propre expérience. L’Argentine est passée par une période d’isolation au cours de laquelle le pays était très... sélectif dans le choix de ses liens avec d’autres Etats. Et cela n’amena pas de bons résultats. Du coup, nous croyons très fermement à l’ouverture et à une intégration intelligente, dans laquelle chacun doit négocier dans la perspective de la défense de ses propres intérêts. Mais pour revenir aux principes, s’enfermer, ériger des murs ou établir des barrières douanières, tout cela ne nous paraît pas positif.

- On parle des Etats-Unis, première puissance mondiale. Cela vous oblige à voir le monde autrement ?

- Je dois aussi vous dire que tout cela peut ouvrir des opportunités. Aujourd’hui, il semble évident qu’il n’y aura pas beaucoup d’avancées entre les Etats-Unis et l’Europe sur le traité de libre commerce. Or cela nous offre l’occasion, depuis le Mercosur, d’espérer voir avancer le traité de commerce avec nous, et qui n’était que la deuxième priorité européenne après les Etats-Unis. Nous devons regarder comment se transforment les dynamiques et nous montrer particulièrement flexibles. Cet accord de libre-échange nous intéressait beaucoup et nous voyons maintenant comment chacun y place davantage d’énergie. Les rencontres que nous avons tenues avec la Commission européenne nous montrent qu’il a y un intérêt réciproque sur cette question.

- Par les temps qui courent, encore faut-il trouver des interlocuteurs dans les pays européens...

- Encore une fois, le monde n’est jamais arrivé nulle part avec des mesures protectionnistes défensives. Il est évident qu’il y a une insatisfaction pour beaucoup de gens, qu’il existe un fossé entre ces gens et les leaderships politiques. Mais il est clair aussi que l’on est en train de simplifier cette réalité en pointant du doigt la seule globalisation. Or la cause principale de la suppression des emplois traditionnels, c’est bien la révolution technologique, et non les relocalisations produites par la mondialisation. Prenez les chauffeurs de camions, une profession qui risque gros aujourd’hui. Ces emplois seront bientôt menacés par la technologie et non par la globalisation. Nous devons réfléchir à la manière de préparer ces gens, voir comment reconvertir les capacités, comment nous pensons l’évolution des sociétés pour pouvoir absorber ces chocs technologiques.

- A Davos, la Chine a semblé vouloir se poser en alternative aux Etats-Unis en matière d’ouverture. Cela peut-il séduire un pays comme le vôtre?

- C’est intéressant. Le repositionnement des Etats-Unis force chacun à faire de même. Il est évident que le président Xi Jinping a décidé d’occuper un espace laissé vacant en reprenant un message qui traditionnellement vient de l’Occident. Qu’est ce que cela implique ? Ça reste à voir, mais cela modifie la dynamique. Aujourd’hui, alors que les grandes plaques tectoniques bougent, pour une puissance moyenne comme l’Argentine, il s’agit d’être à l’affût des interstices. Il faut le faire avec une vision aussi stratégique que possible, mais nous ne devons pas perdre de vue que cela doit aussi donner des résultats pour nos propres citoyens.

- Vous étiez tout récemment en visite dans l’Antarctique. Un moyen de rappeler les prétentions territoriales de l’Argentine sur les Malouines?

- Nous avons un différend explicite avec le Royaume-Uni à propos de la souveraineté aux Malouines. Cela ne dépend pas du gouvernement actuel puisqu’il est fait explicitement référence de cette souveraineté dans notre Constitution. Tout cela reste extrêmement émotionnel en Argentine mais nous croyons que notre lien avec le Royaume-Uni ne doit pas être antagoniste sur tous les fronts et qu’il y a moyen de développer un agenda plus ample en terme d’échanges économiques ou culturels. Même sur l’affaire des Malouines elle-même, nous pouvons travailler à un certain rapprochement, comme la reconnaissance des soldats (argentins) qui y sont enterrés. Nous explorons aussi une possible meilleure connexion des îles, ou des thèmes liés à la pêche dans la région.

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