Dimanche dernier, à l’aéroport de Téhéran, trois femmes avocates étaient arrêtées pour avoir défendu des opposants au régime. Cofondatrice de la campagne «Un million de signatures» lancée en Iran en juin 2006 pour exiger l’abrogation des lois discriminatoires à l’encontre des femmes, Sussan Tahmasebi en sait quelque chose. Harcelée par les forces de sécurité, interdite de quitter l’Iran pendant deux ans et poursuivie par la justice pour son activisme en faveur des femmes, elle a vécu directement l’arbitraire du régime iranien. Combattante opiniâtre et résolue pour la cause féminine, elle est venue à Genève pour toucher mardi le Prix Alison Des Forges décerné par l’ONG Human Rights Watch.

«Tout le monde en parle»

«Ce prix, je ne le prends pas comme une récompense individuelle, mais comme celle d’un travail collectif de la société civile», relève Sussan Tahmasebi, 45 ans, née à Téhéran, mais vivant entre Washington et la capitale iranienne. Avec cette reconnaissance, le retour en Iran pourrait s’avérer plus difficile. Président iranien de 1997 à 2005, Mohammad Khatami avait permis aux ONG de défense des droits des femmes de prospérer.

Depuis quelques années, ces mêmes ONG sont la cible d’une forte répression. Impossibilité de se réunir normalement, d’organiser des séminaires. «Nous devons être créatives, avance Sussan Tahmasebi. Avec la campagne «Un million de signatures», plusieurs d’entre nous ont été arrêtées. Mais nous avons parfois, sans les nommer ainsi, organiser des pièces de théâtre improvisées dans les parcs, dans la montagne. Cela attire les curieux. L’effet est bénéfique: les gens parlent des droits des femmes, le clergé et le gouvernement aussi.» Cela n’a pas empêché le régime iranien de bloquer près d’une trentaine de fois le site internet de la campagne.

«La société iranienne est pleine de contradictions. Les femmes représentent 65% des étudiants à l’université. Le taux de fertilité est très bas et l’âge moyen pour se marier est de 25 ans. Les Iraniennes sont toujours plus éduquées et pourraient à l’avenir occuper des postes plus importants», souligne la lauréate. Pourtant, plusieurs lois restent discriminatoires. Un homme peut ainsi divorcer de sa femme quand il le désire. Une femme pourra le faire moyennant une somme d’argent. La responsabilité pénale des filles est de 9 ans, celle des garçons de 15 ans. Un homme qui se marie avec un étranger pourra transmettre la nationalité à son épouse.

L’inverse n’est pas vrai. «De nombreuses Iraniennes sont mariées à des réfugiés afghans. Ces derniers ne pouvant obtenir la nationalité iranienne de leur épouse, leur régularisation en Iran est ­problématique», précise Sussan Tahmasebi. Elle affirme, au-delà des clichés, que la jurisprudence islamique en Iran a permis des progrès inimaginables dans certains pays musulmans comme l’Arabie saoudite: «La loi sur l’héritage, très discriminatoire, a pu être modifiée. Désormais, une femme peut hériter un terrain de son mari. C’est un petit changement, mais symboliquement, c’est fort.» De plus, une proposition du pouvoir judiciaire incite les compagnies d’assurances à appliquer la même diyat, une compensation identique en cas d’accident.

Sussan Tahmasebi, de père iranien et de mère américaine, a quitté l’Iran en juillet dernier. Elle reste active et soutient ses collègues restées au pays et tente de lancer des ponts avec des ONG féministes d’Afghanistan et d’ailleurs. Ironie du sort, depuis l’écrasement du Mouvement vert d’opposition né l’an dernier, les activistes des droits des femmes ne sont plus la cible prioritaire de la répression.