Depuis quelques semaines, sa gueule patibulaire était réapparue à la une de tous les journaux: surnommé «Mad Dog» («Chien fou»), Johnny Adair, leader mythique des Combattants pour la liberté de l'Ulster (Ulster Freedom Fighters), libéré de la prison Maze en vertu de l'accord de paix d'avril 1998, vient d'être remis en prison sur ordre de Peter Mandelson, le ministre de l'Irlande du Nord du gouvernement Blair. «Adair représente une trop grande menace pour la sécurité publique pour être laissé libre de rôder çà et là en semant le type de terreur auquel nous avons assisté ces derniers jours», a expliqué le ministre pour justifier sa décision. Depuis l'arrestation d'Adair, lundi soir, un calme étrange règne dans le quartier protestant de Shankill Road, à Belfast, aux abords de la maison d'Adair, cernée par la police. Des banderoles à l'effigie des deux milices unionistes (protestantes) ont été apposées et un climat tendu demeure.

Guéguerres internes

Il faut dire que Johnny «Chien fou» Adair n'est pas n'importe qui dans la communauté protestante de Belfast. Considéré comme l'un des terroristes les plus dangereux d'Irlande du Nord, cet homme de 36 ans au crâne rasé, aux bras tatoués et à l'idéologie incertaine (sans aucun doute plus proche du gangstérisme que de l'unionisme) était «commandant» d'une milice au début des années 90. Son surnom de «Mad Dog», il le tient de la sanglante campagne qu'il avait orchestrée à Belfast contre les républicains de l'IRA. Arrêté en 1994 et condamné à seize ans de prison pour «incitation au terrorisme», il avait été libéré en septembre dernier dans le cadre de l'accord de paix signé il y a deux ans par la quasi-totalité des forces politiques en Irlande du Nord. Remis en liberté comme des centaines d'autres anciens paramilitaires, catholiques et protestants, Adair s'était engagé à respecter trois conditions: ne pas soutenir les activités d'une organisation terroriste en désaccord avec le cessez-le-feu; ne pas prendre part à l'organisation d'une opération terroriste; et ne pas devenir un «danger public».

Or, depuis quelques semaines, Adair ne tenait plus en place. Impossible de s'appeler «Mad Dog» et de rester inactif! Dans l'atmosphère machiste et inquiétante de Shankill Road, où les fins de soirée au pub se terminent souvent en «punishment beating» (passage à tabac) contre quelque inconnu, les adolescents n'avaient-ils pas une confiance aveugle en ce personnage pour «leur mettre la pâtée, à tous». Bref, l'apparition de Johnny Adair lors de la marche orangiste de Drumcree, en juillet, était de mauvais augure pour les forces de l'ordre qui doivent désormais en découdre avec les expéditions punitives intercommunautaires mais aussi – c'est nouveau – avec les guéguerres à l'intérieur du camp unioniste… menant ainsi à l'exécution, lundi dernier, de deux miliciens supposés par une faction adverse. Preuve que l'idéologie – et encore plus la religion – n'a plus rien à voir avec ce qui se passe dans l'ouest de Belfast. Depuis deux jours, Johnny et ses sbires ne menaçaient-ils pas des familles suspectées d'être des «ennemis»? Il s'agit donc, ni plus ni moins, du «contrôle» de Shankill Road par une faction contre une autre.

Dans le contexte irréel nord-irlandais, plus rien n'étonne, mais un mot, mafia, revient sur toutes les lèvres. Même l'ancien policier Ken Maginnis, l'un des hommes politiques unionistes les plus virulents, a déclaré qu'une «dérive mafieuse» avait pris le pas sur les revendications politiques. Certes, la communauté unioniste de Belfast est de plus en plus aux abois et s'inquiète pour son avenir dans une Irlande du Nord plus proche que jamais de Dublin. Les milices protestantes sont devenues une porte de sortie pour certains jeunes désœuvrés. Depuis des années, les trafics de drogue et d'armes sont légion, de même que les liens avec certaines organisations d'extrême droite européennes.

Pourtant, le processus de paix a eu des conséquences importantes: plusieurs ex-membres de groupes paramilitaires, comme David Ervine et Billy Hutchinson, siègent désormais à l'Assemblée d'Irlande du Nord. Et, en dépit de ses aspects meurtriers auxquels les habitants sont hélas habitués, la nouvelle bataille de Shankill apparaît comme un phénomène marginal et désespéré. Pour la forme, Johnny Adair a fait appel de la décision du ministre, mais, selon un policier, il aurait lancé au moment de son arrestation: «Vous m'avez probablement sauvé la vie.» Ambiance typique sur Shankill Road…