Et soudain, il s’est réveillé. Après les récentes émeutes de Charlottesville, qui a vu suprémacistes blancs et militants antiracistes s’affronter autour d’une statue d’un général sudiste, Bill de Blasio, l’omniprésent maire démocrate de New York, s’est lancé dans une chasse effrénée aux symboles racistes. Son but? Faire table rase de tous les monuments, statues, plaques et même enseignes qui pourraient rendre hommage à un personnage controversé. Même Christophe Colomb a désormais du souci à se faire. Précision de taille pour contextualiser cette hystérie soudaine: Monsieur le Maire est en campagne électorale.

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Des tests sur des esclaves noires

A Harlem, c’est à la hauteur de la 103e rue que la statue de James Marion Sims trône fièrement, le dos tourné à Central Park, le buste face à la New York Academy of Medicine. Fièrement? La statue de bronze a eu droit à quelques jets de peinture couleur sang au niveau des yeux et du cou, ainsi que le mot "raciste" inscrit sur son buste. Elle a ensuite été entourée de barricades, et le jour où nous y étions, une voiture de police était parquée à quelques mètres pour la surveiller et éviter qu’elle ne soit de nouveau vandalisée. Une femme, son petit chien hirsute et délicat dans les bras, bombarde la statue de photos, le regard amusé. «Je vais regarder sur Internet de qui il s’agit», glisse-t-elle à son toutou.

On aurait pu lui répondre. James Marion Sims, mort en 1883, est un pionnier de la chirurgie, considéré comme le père de la gynécologie américaine. Il s’est notamment fait un nom en traitant les femmes avec des fistules vésico-vaginales qui leur valaient à l’époque d’être rejetées socialement. Et c’est à lui que l’on doit l’érection, en 1855, du premier hôpital pour femmes aux Etats-Unis, en l’occurrence à New York, avant son départ pour Paris, où il a été le chirurgien de l’impératrice Eugénie.

Mais ce que les plaques sur le socle de la statue ne disent pas, c’est que James Marion Sims a effectué des tests sur des esclaves noires – l’une d’elles a été opérée trente fois – sans la moindre anesthésie. C’est ce qui lui vaut aujourd’hui d’avoir le visage peinturluré en rouge et de s’attirer les foudres du maire, prêt à la déboulonner. Pendant des décennies, personne à Harlem ne semblait vraiment s’offusquer de cette présence, ni connaître les pratiques expérimentales du chirurgien Sims. Construite en 1884, la statue est à sa place actuelle depuis 1934 après avoir été érigée dans Bryant Park.

La plaque pour le maréchal Pétain

De l’autre côté de l’East River, à Brooklyn, des plaques à la mémoire du général sudiste Robert Lee, celui-là même qui a déclenché les heurts à Charlottesville, ont déjà été retirées. Ainsi que des bustes, dans un collège du Bronx. Ceux de Robert Lee et de Stonewall Jackson, un autre général sudiste. Sans même que le maire n’ait eu à intervenir. Bill de Blasio, qui a annoncé le 16 août se donner 90 jours pour passer en revue tous les «symboles racistes» de New York, avait précisé dans un tweet que le maréchal Pétain serait le premier à être victime de son action: «La plaque commémorative en l’honneur du maréchal Pétain, collaborateur nazi, située sur la promenade du Canyon of Heroes, sera la première à être retirée». La polémique autour de l’inscription sur un trottoir de Broadway remonte à bien avant les événements de Charlottesville. La plaque a été fixée en 1931, avant que le maréchal Pétain ne devienne chef de l’Etat français à Vichy et collaborateur des nazis.

A Manhattan toujours, une mosaïque au milieu de la station de métro de Times Square, qui évoque le drapeau des Confédérés, est aussi en train de vivre ses derniers jours.

Nom de restaurant changé

Plus curieux, même un célèbre chef a été happé par l’hystérie post-Charlottesville, en rebaptisant l’enseigne du restaurant qu’il a ouvert en octobre 2016 au cœur de Greenwich Village. Tom Colicchio, héros de Top Chef et anti-Trump notoire, l’a fait après avoir été alerté sur le fait que Fowler & Wells avait des relents racistes parce qu’elle renvoyait à une ancienne entreprise propriétaire des lieux, adepte de phrénologie, cette pseudo-science controversée qui interprète les formats des crânes et a été utilisée pour justifier l’esclavage des Noirs. Il l’a troquée contre «Temple Court», après avoir déboursé plus de 50 000 dollars pour enlever toute trace de l’ancien nom de son restaurant.

Ce ne sont donc de loin pas que des symboles directement liés à la guerre de Sécession qui sont traqués. La statue de Christophe Colomb au Columbus Circle tremble aussi sur son haut pilier. A tel point que la «Columbus Citizens Foundation» a acheté une pleine page dans le New York Times pour défendre le monument érigé en 1892 par le sculpteur Gaetano Rosso, soulignant son importance pour la communauté italienne aux Etats-Unis. Tout comme la fameuse parade du Columbus Day. Ailleurs dans le pays, des statues de Colomb ont déjà subi la colère de vandales.

Massacre des Amérindiens

Des descendants amérindiens et caribéens rappellent qu’il avait participé en 1492 au massacre de populations indigènes et amorcé un trafic d’esclaves avec l’Espagne. A force d’exceller dans le politiquement correct, Bill de Blasio semble être pris à son propre piège. Lui-même a des racines italiennes, assiste chaque année à la Columbus Day Parade, et a tout intérêt à ne pas heurter la puissante communauté d’origine italienne, qui fait partie de son électorat.

Alors que le débat s’enflamme, le maire semble déjà faire en partie marche arrière. Il vient de préciser qu’il pourrait aussi bien renoncer à enlever des monuments et préférer leur accoler des plaques explicatives supplémentaires. C’est d’ailleurs une proposition avancée à propos du docteur Sims bien avant les événements de Charlottesville. Sollicité par des associations de Harlem pour supprimer ou déplacer la statue, le Département des espaces verts de la ville avait indiqué ne pas entrer en matière. Il avait en revanche proposé d’installer une plaque pour rendre hommage à Anarcha, Betsy et Lucy, les trois principales esclaves noires cobayes du chirurgien. Un compromis dont les plaignants n’avaient pas voulu.

New York n’est pas la seule ville où des statues tombent. Baltimore a détruit au moins deux statues de soldats confédérés. Scènes similaires en Caroline du Nord, en Floride et dans le Tennessee. A Annapolis, dans le Maryland, c’est une statue de Roger Taney, un juge qui a défendu l’esclavage, qui a été dévissée de son socle à la mi-août. Discrètement, en pleine nuit.


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