Pour la cinquième fois en deux mois, Jean Abgrall a déployé le drapeau breton qui orne son bus à crêpes. «Parce que je suis d'origine bretonne, comme les crêpes», explique ce militant de la CGT, l'un des cinq grands syndicats français. Mardi, avec 250 camarades, cet employé municipal de Gennevilliers, en banlieue parisienne, a participé au défilé contre le contrat première embauche (CPE) qui a réuni des centaines de milliers de personnes à Paris.

L'aide des syndicats aux manifestants va bien au-delà des crêpes. Depuis le début du mouvement contre le CPE, ils ont mis en place des services d'ordre, rôdé des slogans et mobilisé leurs membres pour gonfler les cortèges d'opposants. Dans les négociations de sortie de crise, ils seront les interlocuteurs officiels de la droite au pouvoir.

Réunis mardi dans les sous-sols glauques de la Bourse du travail de Paris, les dirigeants de douze syndicats anti-CPE semblaient de bonne humeur. Pour les grandes structures comme la CGT, Force ouvrière ou la CFDT, le mouvement a été l'occasion de revenir au centre du débat politique et de rajeunir leur image. Il permet d'envisager un renouvellement de leurs effectifs vieillissants. D'une certaine manière, le CPE a été leur Viagra.

Chez les syndicats étudiants, la crise a élevé au rang de «people» des personnalités comme l'imperturbable Bruno Julliard, de l'UNEF, ou la photogénique Julie Coudry, de la Confédération étudiante. «Cette notoriété sera passagère», estime Bruno Julliard, qui confie tout de même que sa soudaine médiatisation a été «utile à la mobilisation».

Aujourd'hui, grâce aux centaines de milliers de personnes descendues dans les rues, les syndicats se sentent forts. Ils entendent bien dicter les termes des discussions avec l'Union pour un mouvement populaire (UMP), le parti de droite majoritaire, afin d'obtenir le retrait final du CPE. Les critiques d'une partie de la presse internationale, qui les décrit comme des grincheux professionnels agrippés au statu quo, ne les troublent pas: «On n'a pas été piqué au vif, car c'est le processus normal», explique Bernard Thibault, de la CGT. «Ce n'est pas un combat uniquement franco-français», ajoute Jean-Claude Mailly, de Force ouvrière. Selon lui, «il y a un débat pour savoir si les travailleurs français sont dix ans en avance [plutôt que] dix ans en retard».

Malgré leur prétention à servir de rempart contre le néolibéralisme mondial, les syndicats français restent faibles en comparaison internationale. Le taux de syndiqués en France - environ 8% - est quasiment le plus bas du monde industrialisé (en Suisse, il approche 25%). Dans le secteur privé, ce taux descend à 5%, ce qui explique que les appels à la grève de ces dernières semaines aient eu peu d'impact sur l'économie.

La santé, l'enseignement et les entreprises publiques restent des bastions syndicaux, mais même là, les grèves n'ont eu qu'un effet limité, notamment mardi où les métros parisiens circulaient presque normalement. Ces dernières années, les syndicats n'ont pu empêcher ni les privatisations de secteurs entiers (télécoms, énergie), ni l'internationalisation rapide des méthodes de production dans l'industrie. L'affaire du CPE leur permet seulement de reprendre un rôle central dans le «dialogue social» en France.

«Les syndicats demeurent des acteurs politiques plus que des acteurs du monde de l'entreprise», estime Luc Rouban, spécialiste de la fonction publique à Sciences Po. Cette particularité française est le produit d'une histoire marquée par des conflits très durs entre ouvriers et patronat jusque dans les années 1960. «Récemment, ils ont fait des efforts pour devenir des forces de proposition, mais avec le CPE, ils risquent de retrouver leurs vieux démons avec des mobilisations de type idéologique.» Julie Coudry, de la Confédération étudiante, a une autre analyse: «Il y a une aspiration à s'impliquer pour faire bouger les choses. Ce mouvement est tourné vers le changement, même s'il fait cohabiter des progressistes et des conservateurs.»