Al-Qaida s’est rarement aussi bien porté en Syrie. La trêve toute relative qui a régné dans le pays ces deux derniers mois a bénéficié à plein à Jabhat al-Nosra, la branche syrienne de l’organisation djihadiste. A tel point qu’Al-Qaida envisage désormais très sérieusement l’établissement, dans le nord de la Syrie, d’un «califat» qui viendrait concurrencer celui de l’organisation rivale de l’Etat islamique (Daech).

Ces jours, le Front al-Nosra a pris soin de documenter lui-même ses propres avancées sur le terrain. Des images spectaculaires, filmées d’un drone, montrent les missiles s’abattant sur les positions des forces alliées au président syrien Bachar el-Assad et provoquer de terrifiantes ondes de choc dans le paysage terreux. Le bilan serait particulièrement lourd, des deux côtés: quelque 500 morts, croit savoir l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH), dont des militaires et officiers syriens, mais aussi des Iraniens, des Libanais chiites, des Afghans et des Irakiens, ainsi que plus d’une centaine de combattants djihadistes. Téhéran lui-même a reconnu l’ampleur des pertes – peut-être les plus graves depuis le début de son intervention en Syrie –, en retransmettant l’arrivée des dépouilles mortelles en Iran.

En s’emparant de la petite ville de Khan Touman, au sud d’Alep, Al-Nosra et les différents autres groupes qui l’entourent ont bel et bien défoncé les lignes de défense des loyalistes vers la grande ville du Nord. Les fronts peuvent encore bouger rapidement. Mais Al-Qaida vient de donner la preuve que sa force de frappe reste pratiquement intacte, malgré le fait que l’organisation ait été exclue du cessez-le-feu, au même titre que Daech, et qu’elle soit considérée comme une cible légitime aussi bien par la Russie que par les Etats-Unis.

Un message, diffusé dimanche dernier par le chef d’Al-Qaida, Ayman al-Zawahiri, n’était qu’audio. Mais on pouvait donc deviner son sourire lorsqu’il proclamait: «Sham [la grande Syrie] est aujourd’hui l’espoir de la nation musulmane, parce que c’est la seule révolution issue du «printemps arabe» qui a suivi le bon chemin.» Dans le même souffle, l’Egyptien saluait l’établissement futur d’un califat conforme, selon lui, aux enseignements du prophète, et non celui, «incorrect», du chef de l’Etat islamique, qu’il nommait par son patronyme réel, Ibrahim Badri, et non «Abou Bakr el-Baghdadi», comme se fait appeler le calife auto-proclamé de Daech.

Face à son grand rival, Ayman al-Zawahiri peut aujourd’hui jouer sur du velours. L’affaire était moins claire il y a quelques mois, lorsqu’il s’agissait, pour les différentes composantes de l’opposition syrienne, de déterminer si elles allaient accepter ou non de participer au processus politique qui allait devenir les discussions de Genève. A l’époque, le leader du Front al-Nosra, Abou Mohamed Al-Jolani, avait sermonné ceux qui étaient tentés (sous forte pression internationale) par la perspective d’un règlement politique. Il leur avait prédit un «guet-apens» dont le seul objectif était de maintenir au pouvoir Bachar el-Assad…

Ces circonstances ont provoqué des tensions énormes au sein de la galaxie salafiste à l’œuvre en Syrie. Entre-temps, Al-Nosra a fait profil bas, se démarquant autant que possible des méthodes brutales de l’Etat islamique et attendant de récolter les fruits d’une possible impasse diplomatique. Alors que, jusqu’ici, les divers groupes fondamentalistes restent toujours à portée de canon des forces d’Assad et de leurs alliés, le moment, pour Al-Qaida, est peut-être venu.

Dans ses déclarations, Ayman al-Zawahiri prenait bien soin d’afficher la voie «correcte»: «Nous, Al-Qaida, n’acceptons que des preuves d’allégeance volontaires, nous ne forçons personne, nous ne menaçons pas, ne décapitons pas, ne frappons pas d’excommunion ceux qui se battent contre nous.»

Voilà donc le loup revêtu des habits de l’agneau. Et Al-Zawahiri allait encore plus loin: si un califat doit voir le jour, peu importe qu’il soit dirigé ou non par Al-Qaida, assurait-il comme pour rassurer définitivement tous ceux qui ont tenté de faire pression sur Jabhat al-Nosra afin qu’il renonce à son statut de franchise de la maison mère. De quoi rassembler derrière Al-Nosra bon nombre de combattants en rupture avec le chemin que prennent les discussions de Genève, voire aussi les déçus de l’Etat islamique? C’est le cauchemar des diplomates, aussi bien onusiens que russes ou américains.