Proche-Orient

La Syrie au bord de la guerre civile

L’opposition à Bachar el-Assad se militarise. La nouvelle Armée syrienne libre défie le régime

Les blindés entourent la vieille ville de Homs depuis plusieurs jours, il y en a 140 au moins qui encerclent un quartier apeuré pour traquer d’éventuels déserteurs. En réaction aux violences qui embrasent la Syrie, la Ligue arabe, réunie à Rabat au Maroc, menace Damas de sanctions: Bachar el-Assad a un délai de deux jours pour faire la preuve de sa bonne volonté en appliquant le plan de sortie de crise qui lui a été proposé. Mais, alors que le monde entier demande que cessent les massacres, les bilans s’alourdissent. Et, sur le terrain, la révolte pacifique tourne à la résistance armée. Aux côtés des manifestants, la nouvelle Armée syrienne libre (ASL) défie les troupes de Bachar el-Assad et mène des opérations de plus en plus spectaculaires: mercredi, elle a attaqué une base des services secrets à Damas; jeudi, une base à Idlib. Une machine infernale s’est mise en route, elle entraîne inexorablement la Syrie dans la guerre civile.

L’Armée syrienne libre (ASL) est née des défections au sein de l’armée régulière. La troupe syrienne est avant tout formée des jeunes conscrits du service militaire, ce sont des Syriens comme les autres. Pour Moussab Azzawi, de l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH), «ils ont compris qu’ils ne se battaient pas contre des terroristes, comme le régime le prétend, mais contre le peuple syrien, des frères, des sœurs et des cousins». La cruauté de la répression a décidé un nombre de plus en plus important de conscrits à s’enfuir.

Deux options s’offrent au déserteur: rejoindre l’armée clandestine ou l’exil, une aventure dangereuse sans un soutien logistique pour le passage des frontières. Selon Moussab Azzawi, il y aurait entre 15 000 et 17 000 déserteurs, mais tous n’ont pas rejoint l’ASL. En septembre, une autre formation clandestine, l’Armée des officiers libres a rejoint l’Armée syrienne libre (ASL) sous le commandement unique du colonel Ryad Asad. Ce dernier, contacté par Le Temps alors qu’il se trouvait dans une cache secrète en Turquie juste de l’autre côté de la frontière syrienne, explique: «Plus de deux tiers des déserteurs ont rejoint les forces rebelles et nos rangs grossissent chaque jour.» Mais beaucoup rejoignent le maquis sans arme, comme le déplore Ryad Asad: «Nous manquons de munitions et d’armes, nous avons besoin de soutien, au moins pour nous acheminer des armes.»

La structure de l’ASL reste cependant fragile et éclatée entre différents foyers de résistance qui se trouvent tous en périphérie: Deraa à la frontière jordanienne, Homs non loin du Liban et Idlib vers la Turquie. Les insurgés utilisent les pays voisins pour se réfugier, mais ils ne peuvent y maintenir une véritable base arrière. Pour pallier ce manque, l’ASL veut imposer une zone d’exclusion aérienne ainsi qu’un couloir tampon de 25 km de large le long des frontières. Moussab Azzawi en explique les raisons: «Nous voulons sauver les civils, leur offrir la possibilité d’un asile à l’intérieur de la Syrie, et donner à l’ASL une base arrière d’où elle pourra opérer.» Pour Riad Kahwaji, directeur exécutif de l’Institut pour l’analyse militaire au Proche-Orient et dans le Golfe, «comme en Libye avec les territoires libérés, il s’agit de créer une zone d’où les rebelles pourront opérer et conquérir l’ensemble du pays. Parler d’exclusion aérienne, c’est demander à la communauté internationale d’intervenir militairement. Ce n’est pas explicite, mais cela s’impose: comment faire respecter une zone d’exclusion aérienne sans se donner des moyens militaires de coercition.»

Hasni Abidi, directeur du Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen à Genève, tient à relativiser les possibilités de l’ASL: «Les rebelles, mal organisés, ne sont pas en mesure de défaire l’armée officielle. D’autre part, les défections ne sont pas encore massives, et surtout elles ne concernent pas les hauts gradés. La Syrie a montré depuis des années son aptitude à mater les révoltes, la menace ne viendra pas de l’intérieur. Tout se décidera à l’extérieur, avec des sanctions politiques et économiques.» Le chef du CNS, Bur­han Ghalioun, essaie de convaincre les Russes, il est allé à Moscou en début de semaine pour plaider sa cause. Le fait que des officiels l’aient reçu constitue déjà un signe, mais les Russes rechignent encore à lâcher leur allié syrien. Selon Hasni Abidi, «Burhan Ghalioun n’a rien obtenu de concret». En revanche, les Chinois ont à leur tour critiqué Damas.

Le ton change auprès de l’opposition syrienne, si tous préféreraient que le mouvement reste pacifique, la possibilité qu’il se militarise est aussi évoquée. Burhan Ghalioun a décliné l’offre de soutien militaire que lui a faite la semaine dernière le nouveau pouvoir libyen, mais il a néanmoins pris soin d’avertir que sa position pourrait évoluer.

Dans la rue aussi, l’option militaire est de plus en plus souvent évoquée. Hozan Ibrahim des Comités de coordination locaux, (CCL) ne voit pas d’autre solution qu’une résistance militaire: «Si l’Occident envoyait un signal fort comme l’annonce d’une zone d’exclusion aérienne, cela encouragerait les militaires à changer de camp, ils auraient moins à craindre les représailles menées depuis des hélicoptères.»

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