Syrie

En Syrie, «des crimes qui offensent les consciences»

Ce nouveau rapport présenté à Genève ce mardi dénonce des brutalités d’un niveau sans précédent et évoque le recours possible de l’une et l’autre partie du conflit à des armes chimiques

«Seul un dialogue associant toutes les parties permettra de trouver une issue au conflit en Syrie», insiste la Commission.

De l’aveu même de ses membres, la Commission d’enquête sur la Syrie de l’ONU n’est ni un organe judiciaire, ni une instance ayant pouvoir de décision, ni même une entité habilitée à commenter les initiatives des Etats souverains. Présidée par le Brésilien Paulo Pinheiro, elle a multiplié, depuis son instauration en août 2011, les rapports documentant les crimes de guerre et crimes contre l’humanité perpétrés par les protagonistes du conflit en Syrie. Elle présente en ce moment même le cinquième devant le Conseil des droits de l’homme. Et c’est presque devenu un rituel: en préambule de chaque nouvelle mouture, les commissaires font le constat d’une intensification des violences à des niveaux inconcevables, confirmation entre les lignes de leur impuissance à mobiliser quelque partie que ce soit pour tenter d’enrayer le désastre syrien, une «tragédie», rappelle Paulo Pinheiro, qui affecte 19 millions de personnes. «Il y a deux ans, nous n’aurions pas pu imaginer de tels niveaux de brutalité […] Des crimes sont commis qui offensent les consciences. Ils sont une réalité quotidienne», a-t-il commenté lors de la présentation du rapport à la presse.

Les exhortations répétées de la Commission d’enquête pour une saisie de la justice internationale par le Conseil de sécurité de l’ONU sont restées lettre morte. En dépit de demandes réitérées auprès des autorités de Damas, aucun de ses enquêteurs n’a jamais été autorisé à se rendre en Syrie pour y mener des investigations de terrain. Mais ce dernier rapport est publié à un moment critique, alors que se rencontreront ce mercredi à Genève des représentants des Etats-Unis, de la Russie et des Nations unies, en vue de préparer une nouvelle conférence internationale sur la Syrie, dite Genève 2. Il est un puissant rappel de l’urgence impérieuse à organiser un tel sommet, dont le principe a été arrêté il y a déjà un mois à Moscou mais dont la date n’est toujours pas fixée. «C’est notre mantra, martèle Paolo Pinheiro. La Commission répète depuis deux ans qu’il n’y aura pas de solution militaire à la crise syrienne et qu’une intervention étrangère serait une catastrophe. La seule solution est celle de l’offensive diplomatique.»

Massacres, enlèvements, tortures, exécutions extra-judiciaire, pillages… Au travers des témoignages de victimes récoltés à distance ou auprès de réfugiés dans les pays limitrophes, et grâce à l’exploitation de vidéos mises en ligne, l’abomination sous toutes ses formes se décline sous la plume des commissaires. «Nous n’avons pas d’accès à la Syrie, mais nous faisons de notre mieux pour être impartiaux. La Commission s’interdit de prendre parti», dit son président. S’«il y a une disparité entre les crimes commis par les forces gouvernementales et les rebelles», précise-t-il avec véhémence, le contraste tient à l’intensité et non à la nature des crimes. «Les violations sont les mêmes. Il est hors de question que nous nous voilions les yeux lorsqu’il s’agit de regarder un côté.»

Au répertoire des horreurs, trois nouvelles violations du droit international humanitaire font leur entrée dans ce cinquième rapport: les déplacements forcés, l’utilisation d’armes chimiques, et la tactique des sièges, systématisée par les forces gouvernementales dans les villes ou les villages considérés comme étant favorables à l’opposition. Elle consiste à isoler méthodiquement les civils du monde extérieur en limitant leur accès à l’eau, à la nourriture et aux médicaments. Le siège d’enclaves chiites en région majoritairement sunnite par des groupes armés d’opposition est également dénoncé par le rapport.

S’agissant des armes chimiques, la Tessinoise Carla Del Ponte, l’une des quatre commissaires, avait semé le trouble début mai en révélant l’existence de témoignages allant dans le sens de leur utilisation par les rebelles. La Commission dans son ensemble se veut aujourd’hui plus nuancée dans ses propos. En écho à l’accumulation ces derniers temps de récits concordants, notamment de la part de journalistes, elle juge le recours à des armes chimiques très vraisemblable, et ce, par les deux parties du conflit. Mais il reste d’après elle à en établir la preuve irréfutable, une mission qui incombe à un panel spécifique d’experts onusiens, eux aussi interdits d’entrer en Syrie à ce jour. «Nous avons reçu des allégations relatives à l’utilisation d’armes chimiques par les deux parties», souligne ainsi la Commission qui a examiné quatre attaques depuis le mois de mars (deux dans le gouvernorat d’Alep, une dans celui de Damas, une dans celui d’Idlib). «Sur la base des preuves disponibles, il n’a pas été possible de déterminer avec précision l’agent chimique utilisé, ni son système d’acheminement ou les responsables», souligne le rapport.

Carla Del Ponte elle-même insiste pour que «ces épisodes, qui concernent un nombre réduit de victimes» n’occultent pas les atrocités commises à grande échelle par des armes conventionnelles.

A cet égard, le jugement de la Commission est sans appel: «C’est une illusion de croire que plus d’armes mettraient un terme au conflit», lâche Paulo Pinheiro, dans une allusion directe à la levée, la semaine passée, de l’embargo européen sur les armes à destination des opposants à Damas. «Depuis deux ans, l’impasse militaire est de rigueur, conclut-il. Personne ne gagne cette guerre. Plus d’armes, c’est prendre le risque de graves violations. Cela veut dire plus de civils tués. Seul un dialogue associant toutes les parties permettra de trouver une issue à ce conflit.»

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