Le rituel de Genève a repris. Jeudi, en l’absence encore de l’émissaire de l’ONU Staffan de Mistura, son équipe a parcouru les hôtels de la ville pour s’entretenir, séparément, avec les différents protagonistes des discussions sur la Syrie. Il y a une semaine encore, personne ne donnait la moindre chance de succès à cette nouvelle tentative, là où toutes les précédentes ont échoué. Mais depuis lors, les choses n’ont fait que s’aggraver. Depuis dimanche dernier en effet, une puissante offensive des insurgés syriens secoue les abords de la capitale Damas et d’autres villes du pays. Cette offensive n’est sans doute pas à même de bousculer fondamentalement la situation sur le terrain. Mais elle donne un avant-goût de la nouvelle direction prise par la guerre syrienne, après que certains ont voulu voir sa fin proche suite à la chute d’Alep aux mains du régime, en décembre dernier.

«Message politique adressé à l’Iran et à la Russie»

A vol d’oiseau, le palais présidentiel de Bachar el-Assad n’est qu’à 3 ou 4 kilomètres. Alors que Damas avait été épargnée depuis des années, les insurgés ont lancé des opérations soigneusement planifiées qui ont réussi notamment à connecter, de manière éphémère, certaines de leurs places fortes (Jobar et Qaboon) dans l’est de la capitale.

«Ceci est un message politique adressé à l’Iran et à la Russie (alliés au régime syrien)», explique sans détour Issam Al Reis, un porte-parole de l’Armée syrienne libre (ASL), la composante modérée de la rébellion. «Prétendre qu’Assad peut gagner la guerre est un non-sens. Nous sommes capables d’atteindre le coeur même de son pouvoir.»

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Après avoir permis au régime syrien de reconquérir Alep-est, la Russie a créé sa propre plateforme visant à régler la guerre syrienne, avec des discussions qui se tiennent à Astana, au Kazakhstan. L’Iran, dont le rôle des miliciens a été également déterminant à Alep, s’emploie pour sa part à consolider sa présence dans le pays, au moyen notamment de l’établissement d’une «ceinture chiite» autour de Damas, guère éloignée des quartiers aujourd’hui bombardés par les insurgés.

La question beaucoup plus vague que la «gouvernance»

A Genève, les discussions qui doivent formellement commencer ce vendredi, ont évacué à l’arrière-plan la question d’un départ de Bachar el-Assad, remplaçant le chapitre dit de la «transition politique» par celui beaucoup plus vague de «gouvernance». De la même manière, la question de la libération des prisonniers – exigée par les opposants – a été oubliée. Les autres thèmes au menu sont la rédaction d’une future Constitution, les élections et le «contre-terrorisme», une question exigée par Damas.

Sur ce dernier point, l’offensive actuelle sur Damas donne du grain à moudre aux représentants du régime. Car si le gros des forces de l’insurrection est constitué de combattants de l’ASL, l’offensive a aussi été rendue possible par la présence de djihadistes de l’ancien Front al-Nusra, l’émanation d’Al Qaïda en Syrie. Rebaptisé Fatah al-Cham ce groupe est absent des discussions de Genève (et d’Astana), au même titre que l’État islamique. Et le pouvoir de Damas pourra jouer sur du velours ces prochains jours à Genève, puisqu’il pourra menacer à sa guise de mettre fin à l’exercice à la première occasion.

Trêve théorique

Officiellement, la Syrie est toujours régie par un cessez-le-feu, décrété en décembre dernier. Une trêve totalement théorique, mais qui permet aux uns et aux autres (principalement au régime syrien et à la Russie) de maintenir l’illusion d’un pays en voie de pacification. Ces derniers jours, la télévision d’État syrienne évoquait contre toute vraisemblance la «normalité» qui règnerait à l’Est d’Alep, tandis que ses images montraient au contraire des rues désertes en proie à des explosions et des rafales d’armes automatiques.

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Le porte-parole de l’ASL Issam Al Reis, qui est établi en Jordanie, défend mollement l’idée que les combattants de l’Armée syrienne libre n’ont «pas coordonné» leurs actions avec les djihadistes de Fatah el-Cham. Mais l’enjeu, en réalité, est ailleurs: jusqu’ici, si les brigades de l’ASL avaient résisté à la tentation d’enflammer les fronts de Damas et de tout le sud de la Syrie, cela était dû à la pression de leurs parrains, à savoir la Jordanie et les Etats-Unis. Aujourd’hui, cette offensive marque donc aussi une sorte de démonstration de défiance vis-à-vis de ces parrains, accusés de pas avoir soutenu suffisamment la rébellion et de laisser les Russes et les Iraniens jouer en seuls maîtres sur le terrain syrien.

Al Qaida est en voie «d’avaler l’opposition syrienne»

Face à cette fureur croissante dans les rangs de l’opposition dite «modéré», les responsables de Fatah el-Cham se montrent prêts à accueillir à bras ouverts tous les combattants désappointés. A Damas, mais aussi à Hama, dans le centre du pays, ce sont bien les djihadistes qui mènent les opérations les plus spectaculaires, souvent grâce à des attaques suicide qui sèment la panique chez l’ennemi. Comme pour mieux brouiller les pistes, et pour se distancer au moins en apparence d’Al Qaïda, ces djihadistes combattent désormais au sein d’une coalition plus vaste, nommée Hayat Tahrir al-Sham, qui intègre aussi d’autres groupes moins radicaux. Comme l’écrit le spécialiste de la Syrie Charles Lister, Al Qaida est en voie «d’avaler» l’opposition syrienne. Et les conversations de Genève, si elles venaient à échouer à nouveau comme tout le porte à croire, ne feront qu’accélérer le processus. «Pour garder sa crédibilité sur le terrain, note le chercheur, l’opposition devra bientôt redéfinir ses priorités et choisir le combat militaire plutôt que des négociations politiques infructueuses.»