C'est une véritable opération de guerre que l'armée américaine a lancé dimanche contre le village syrien d'Al-Soukkariya, intervenant pour la première fois de l'autre côté de la frontière syro-irakienne. Le raid héliporté visait un bâtiment supposé abriter des combattants étrangers en partance pour l'Irak. Il n'est pas sans rappeler ceux que l'US Army mène régulièrement, sur son second théâtre d'opération, l'Afghanistan, lorsqu'elle intervient dans les zones tribales pakistanaises contre les bases arrière des talibans.

Selon les médias officiels syriens, l'assaut américain a fait 8morts. «Les forces américaines venant d'Irak ont commis un assassinat de sang-froid. Ils ont commis un crime de guerre qui a tué 8ressortissants syriens civils dans un village calme à 8 kilomètres de la frontière irakienne», a dénoncé lundi le quotidien Techrine. Le commentaire d'Al-Baas, organe du parti au pouvoir, est encore plus dur: «Le président Bush peut annoncer aujourd'hui à son public une nouvelle histoire sur la lutte contre le terrorisme. Il pourra mentir pour la millième fois à la nation américaine, mais il ne pourra jamais cacher ses mains tachées par le sang des civils syriens à la veille de son départ.»

De son côté, le Ministère syrien des affaires étrangères a fait porter aux Etats-Unis «la responsabilité» du raid «et toutes les conséquences qui en découleront».

Justifiant le raid américain, Bagdad a affirmé que le bâtiment attaqué était «le théâtre d'activités d'organisations anti-irakiennes se servant de la Syrie comme base arrière». Il a ajouté que le groupe visé avait tué récemment 19 membres des forces irakiennes de sécurité dans un village frontalier. Du côté américain, un responsable a indiqué que l'attaque avait été un «succès», Abou Ghadiya, «l'un des plus importants passeurs de combattants étrangers dans la région» ayant péri dans l'attaque.

S'agissait-il dès lors de civils ou de djihadistes? «Civils, très probablement, répond le chercheur Salam Kawakibi. Puisqu'un père et ses quatre enfants ont été tués. Les trois autres victimes sont des ouvriers agricoles.»

Mise en garde

Même si Damas et Washington sont en froid, l'administration Bush accusant la Syrie d'être une des portes d'entrée pour les «terroristes étrangers» venant combattre en Irak, le raid américain apparaît comme une mise en garde sans précédent à Damas. Jusqu'à présent, les opérations américaines se concentraient autour du poste frontalier irakien d'Al-Qaëm, par lequel s'infiltrent les djihadistes. En intervenant ouvertement à l'intérieur de la Syrie, Washington témoigne que son hostilité envers Damas perdure quand bien même son régime s'emploie à sortir de son isolement par des discussions indirectes avec Israël, une reprise de ses relations avec Paris et une coopération entre services secrets des deux pays. De plus, conséquence de cette «ouverture», on peut deviner à présent un léger froid entre Damas et Téhéran, qui ne peut que satisfaire Washington.

«Malgré tout, les Américains n'ont jamais été de chauds partisans des négociations syro-israéliennes. En plus, ils tiennent toujours Damas pour comptable de ce qui se passe à la frontière irakienne où ils ne veulent pas être gênés à un moment délicat - la fin du mandat Bush - et que le travail accompli par le général David Petraeus soit dilapidé. Pour cette raison, l'armée américaine montre ses muscles. C'est sa façon de demander à Damas de faire le ménage», explique à Paris l'analyste Khattar Abou Diab. Car l'amélioration de la situation militaire en Irak reste fragile, les tribus sunnites «retournées» contre Al-Qaida dans le cadre de la stratégie de David Petraeus n'étant pas prêtes à rejoindre l'armée irakienne et à passer sous commandement chiite. D'où leur tentation de relancer une guérilla nationaliste contre l'occupant américain.

Damas, qui soutient toujours les groupes baassistes et nationalistes irakiens - il permet à la chaîne de télévision d'opposition Rafidain d'émettre -, est donc toujours dans la ligne de mire américaine. Les relations entre Washington et Damas étant moins tendues ces derniers mois, l'attaque américaine, estime Salam Kawakibi, est plutôt «un message mal placé, une démonstration de force décidée localement». Elle constitue néanmoins un revers pour le régime syrien en le faisant apparaître instable, surtout après l'attentat-suicide commis, le 27 septembre à Damas, qui a tué 17 personnes. Selon Khattar Abou Diab, cet attentat peut être imputé à des réseaux irakiens mécontents de voir le régime syrien céder aux pressions américaines. Si cette hypothèse se vérifiait, Damas se trouverait désormais pris au piège entre Américains, d'un côté, et «terroristes» de l'autre, chacun bien décidé de lui faire payer son double jeu.