«La Syrie donne un nouvel élan à Al-Qaida»
Terrorisme Le conflit favorise la vocation internationaliste de l’organisation. Interview
Douze ans après avoir perpétré contre les Etats-Unis les plus gros attentats terroristes de l’histoire et deux ans après la mort de son chef historique Oussama ben Laden, Al-Qaida multiplie les coups d’éclat en Irak et en Syrie. Elle trouve là l’occasion d’une nouvelle métamorphose, estime l’un de ses spécialistes, Mohammad-Mahmoud Ould Mohamedou, directeur de programme au Centre de politique de sécurité de Genève (CPSG) et professeur invité à l’Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID).
Le Temps: Où en est aujourd’hui Al-Qaida?
Mohammad-Mahmoud Ould Mohamedou: Al-Qaida a perdu de son importance ces dernières années comme organisation centrale d’un djihad international, au profit de ce que l’on a appelé ses «franchises», soit d’entités régionales concentrées sur des fronts géographiquement limités. Or, le conflit syrien réveille chez certains de ses membres des ambitions plus générales.
– Comment s’explique ce regain d’ambitions?
– L’organisation mère a été soumise depuis 2001 à un faisceau de circonstances défavorables, qui vont de l’évanescence puis de la disparition d’Oussama ben Laden aux Printemps arabes et à l’arrivée d’islamistes au pouvoir par des moyens pacifiques. Comme organisation martiale taillée pour l’affrontement, Al-Qaida n’était pas à l’aise devant ces grands mouvements politiques. Avec la guerre de Syrie, elle se retrouve de nouveau dans son élément.
– Qu’est-ce qui vous fait croire qu’Al-Qaida s’internationalise de nouveau à la faveur du conflit syrien?
– Les diverses organisations nées de la matrice centrale se sont longtemps donné des objectifs purement régionaux. Même Al-Qaida dans la péninsule Arabique (AQPA), considérée par certains comme la franchise la plus susceptible de redevenir le centre du mouvement, est restée essentiellement yéménite avec quelques incursions en Arabie saoudite. En Syrie, en revanche, la dynamique est différente. On assiste à des velléités d’alliances entre différents groupes djihadistes: l’Etat islamique d’Irak, rebaptisé l’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL), a ainsi annoncé en avril dernier sa fusion avec l’organisation syrienne Jabhat al-Nosra. Et puis, comme l’Afghanistan autrefois, le pays est devenu un centre de gravité pour les candidats au djihad. Il en compterait aujourd’hui de 10 000 à 11 000, venus du monde entier. Jamais la Libye par exemple, malgré l’insécurité qui y règne, n’a présenté un tel pouvoir d’attraction.
– Ces différents groupes ne paraissent pas près de collaborer étroitement cependant. Des combats ont même opposé l’EIIL et Jabhat al-Nosra!
– C’est exact. Un certain nombre de conditions sont réunies en Syrie pour qu’émerge un nouvel avatar d’Al-Qaida à la dimension internationaliste plus affirmée que les organisations franchisées de ces dernières années. Mais cette dynamique rencontre différents obstacles. La stratégie de regroupement de l’EIIL a très vite éveillé l’opposition du chef d’Al-Nosra et celle du remplaçant d’Oussama ben Laden, Ayman al-Zawahiri. Et puis, elle est condamnée à se heurter à toutes sortes d’intérêts, à des ambitions personnelles et à des intérêts économiques notamment. On peut observer des tendances, pas estimer ce qu’elles donneront à l’avenir.
– Le conflit syrien est très compliqué. Comment expliquez-vous qu’il attire autant de djihadistes étrangers?
– Son pouvoir d’attraction est paradoxal. Les djihadistes étrangers désirent participer à des combats dont ils ne saisissent pas toujours la finalité. En Afghanistan, il s’agissait de défendre l’islam contre l’athéisme. En Syrie comme ailleurs au Moyen-Orient, le combat principal oppose aujourd’hui les sunnites aux chiites.
– En tous les cas, Al-Qaida montre une très forte capacité de résistance. L’organisation survit depuis plus de douze ans à une machine de guerre américaine déchaînée…
– On a eu trop tendance depuis le 11-Septembre à raisonner à son propos en termes de victoire ou de défaite. Jusqu’ici, le sort d’Al-Qaida s’est situé entre ces deux pôles, en se caractérisant, au-delà de phases d’affaiblissement et de renforcement, par une grande faculté de transformation.