Le tournant? Alors que le Conseil de sécurité de l’ONU s’apprête à voter ce jeudi une résolution menaçant Damas de sanctions – elle a été reportée à la demande de l’émissaire Kofi Annan, qui espère encore un compromis avec Moscou, selon Le Monde –, un attentat spectaculaire perpétré par un garde du corps, dit la télévision d’Etat syrienne, a tué mercredi trois hauts responsables au cœur de la capitale: le ministre de la Défense, le général Daoud Rajha, mais aussi le chef de la Sécurité nationale, Hicham Ikhtiar, et le beau-frère de Bachar el-Assad, Assef Chawkat.

Cela constitue un pas de plus des rebelles vers le cœur du pouvoir, selon la Frankfurter Allgemeine; qui s’en trouve du coup évidemment «affaibli», indique El País. Car «ce sont trois hommes clés de la répression de la révolte contre le régime de Bachar el-Assad qui ont été tués hier», estime Le Parisien. «La Bannière de l’islam» a revendiqué l’attaque. Selon plusieurs activistes contactés par Rue89, «il s’agit d’une brigade de l’Armée syrienne libre se battant à Damas. Sur Facebook, «La Bannière de l’islam» explique qu’un engin explosif a été déposé par ses combattants lors de la réunion réunissant les piliers du régime. «Nous vous donnerons les noms des victimes et des détails ultérieurement», ajoute le groupe. Et dans Le Point, Fahad el-Masri, porte-parole de l’armée dissidente, revient sur cet attentat en disant que «c’est le premier d’une série».

Alors, le tournant? C’est en tout cas la foi de la Tribune de Genève: «Le coup est sévère pour le président Bachar el-Assad, dit-elle, qui se retrouve de plus en plus isolé.» Mais attention, l’éditorialiste prévient: «Est-ce pour autant le début de la fin? Rien n’est moins sûr», mais «c’est bien une lutte à mort qui est engagée». Pour la Neue Zürcher Zeitung, en revanche, c’est bel et bien «le début de la fin», formule qui constitue le titre de son commentaire. Dans ce combat, sachant que la Syrie bénéficie du «soutien indéfectible de la Russie et de la Chine», dit celui de La Croix – «Un tournant», est-il aussi titré –, «la question est de savoir si l’attentat d’hier va inciter Pékin et Moscou à modifier leur position afin de ne pas tout perdre en cas de naufrage de leur allié». De toute manière, il faut des «sanctions intelligentes» maintenant, prône le Financial Times.

Le site Atlantico s’est entretenu, lui, avec l’universitaire lyonnais Fabrice Balanche, qui dit également: «Je pense que nous sommes à un tournant, le cœur du pouvoir est touché. La mort de Assef Chawkat […] est un signe fort. Les hauts dirigeants ne se sentent plus en sécurité et il va être difficile pour le pouvoir de remplacer des hommes de la trempe de Hicham Ikhtiar.» Courrier international a d’ailleurs lu et traduit un portrait fort intéressant du premier cité – publié par le site internet Al-Muslim –, qui est présenté ainsi: «Celui qui était considéré comme l’homme le plus puissant de Syrie.» La BBC propose elle aussi des portraits édifiants de Chakwat et de Rajha.

«Tournant décisif dans la guerre»: c’est encore le titre d’Algérie Soir, aux yeux duquel «il est bien clair que cette action, par son ampleur et le choix de la cible, participe aussi de la guerre psychologique que mènent les groupes armés, soutenus de plus en plus ouvertement par certaines capitales du Golfe en plus d’Ankara, et qui ont relancé leur offensive depuis la défection de certains officiels». Cependant, tempère le Corriere della sera, «personne ne peut dire comment se conclura la bataille de Damas» contre un régime que The Economist qualifie de «plus en plus bancal».

Reste qu’«il y a de fortes chances que l’on assiste à un nouveau scénario irakien en Syrie», écrit le quotidien lituanien Vilniaus diena, cité par Eurotopics. Car les combats y «opposent des groupes religieux différents et non pas, comme en Egypte et en Libye, le régime et la société. […] Le changement de régime en Syrie pourrait avoir lieu sous contrôle, si l’on met en place un levier diplomatique. […] Les deux camps [alaouites et sunnites] pourraient détacher leurs représentants dans un nouveau gouvernement d’alliance, ce qui affaiblirait la confrontation actuelle. Bachar el-Assad? En fait, il pourrait rester à la tête du pays avec des pouvoirs fortement restreints.»

Autre point de vue dans Libération, qui reprend cette même expression. «Le violent attentat de Damas marque un tournant. Bachar el-Assad entendait vaincre la révolte de son peuple par la force. La répression en Syrie a été particulièrement féroce, n’épargnant pas les enfants, premières victimes des forces de sécurité et des milices qui voulaient ainsi terroriser les opposants. Seize mois plus tard, après peut-être 20’000 morts, avec des dizaines de milliers de Syriens emprisonnés et sauvagement torturés, avec des quartiers entiers écrasés de bombes, le pari du régime est perdu.»

«Ce 18 juillet restera une date marquée de rouge sur la chronologie de ces seize mois de révolte syrienne», renchérit Le Nouvel Observateur. De toute manière, pour la plus grande majorité des journaux, le bain de sang ne peut plus continuer.