«Source de paix»: c’est le nom de l’opération que mène actuellement l’armée turque contre les forces kurdes dans le nord-est de la Syrie. Recep Tayyip Erdogan est donc parti en guerre en brandissant des mots qui inspirent la quiétude. Toutefois cette offensive pourrait surtout devenir une source d’ennuis pour le président turc.

Les risques sont de plusieurs ordres et dépendent de l’ampleur et de la durée de l’offensive. Le problème, justement, est que personne ne sait jusqu’où les soldats turcs et leurs supplétifs syriens ont l’intention de pénétrer en territoire syrien.

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«La décision de lancer l’offensive nous est revenue, celle de la terminer ne nous appartient pas», résume Metin Gürcan, spécialiste des questions de défense, sur son compte Twitter. «Ce sont d’abord Trump et Poutine, puis Assad, Téhéran, Bagdad et Erbil qui décideront de l’évolution, de la durée, de l’intensité et du rythme de l’offensive», poursuit cet ancien militaire, qui s’interroge: «Avons-nous une stratégie de sortie?»

«La Turquie est menacée»

Sur le papier, l’ambition d’Ankara est de créer à sa frontière une zone de sécurité «nettoyée» des combattants kurdes. Les cartes diffusées par les officiels turcs dessinent une vaste région de 30 kilomètres de profondeur sur 480 kilomètres de long entre le fleuve Euphrate et la frontière irakienne. La Turquie veut y renvoyer quelque 2 millions de Syriens réfugiés sur son sol. Or, elle n’a le soutien de personne pour un projet d’une telle ampleur – ni des Américains, ni des Européens, ni des Russes ou des Iraniens, parrains du régime de Damas. A tout le moins, Tayyip Erdogan demande à ces puissances de «rester de côté», comme il l’a dit jeudi dans sa première déclaration depuis le lancement de l’offensive. Adressant aussi un message aux Européens: «Si vous qualifiez notre opération d’invasion, nous vous enverrons 3,6 millions de réfugiés!»

Quand la Turquie aura pris le contrôle de cette région, Daech ne pourra plus y réapparaître

Recep Tayyip Erdogan

Sur la scène politique, le principal parti d’opposition (CHP, social-démocrate), tout en approuvant l’incursion, exprime ses inquiétudes. «N’oublions pas que la Turquie est menacée sur plusieurs fronts. Nos soldats ne doivent pas se retrouver enlisés au Moyen-Orient», avertit Engin Özkoç, chef du groupe CHP au parlement. Et d’accuser les Etats-Unis d’avoir «abandonné à la Turquie les membres de Daech qu’eux-mêmes et les Européens n’ont pas neutralisés».

«Ceux qui doivent rester en prison y resteront»

Cet opposant fait référence au souhait de Donald Trump de confier à Ankara le sort des djihadistes détenus, jusqu’ici, par les combattants kurdes. Recep Tayyip Erdogan n’avait rien demandé de tel. Soucieux de ne pas fâcher son homologue américain, il a pourtant été contraint d’ajouter l’Etat islamique parmi les cibles de l’offensive.

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«Nous ferons ce qu’il y a à faire avec les membres de Daech», a assuré le président turc. «Ceux qui doivent rester en prison y resteront, une autre partie sera renvoyée dans leur pays si ces derniers les acceptent. Quand la Turquie aura pris le contrôle de cette région, Daech ne pourra plus y réapparaître.»

La puissance d'un tweet présidentiel

Toutefois, outre qu’une telle mission attribuerait à Ankara la responsabilité d’une résurgence de Daech, elle pose aussi un risque pour les troupes turques au sol et pour les villes turques, frappées ces dernières années par une série d’attentats. De lourdes pertes humaines pourraient se retourner contre le président Erdogan, dont l’offensive jouit pour l’instant d’un large soutien des Turcs.

Reste enfin le coût potentiel de cette opération. Donald Trump a menacé «d’anéantir» l’économie de la Turquie, déjà mal en point, si celle-ci «dépassait les bornes» en Syrie. Quelles bornes? Selon l’analyste Metin Gürcan, le simple fait pour l’armée turque de capturer les centres-villes de Tal Abyad et Ras al-Aïn – qui sont actuellement la cible de ses bombardements – reviendrait à outrepasser le blanc-seing de Washington.

Or tous les Turcs ont en mémoire la crise diplomatique d’août 2018, provoquée par la détention d’un pasteur américain. Un seul tweet de Donald Trump avait suffi à déstabiliser l’économie locale, faisant dégringoler la livre turque de près de 40% par rapport au dollar.

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