Syrie, l’élection de tous les cynismes

Monde arabe Malgré la guerre, Bachar el-Assad est assuréd’être reconduit à la présidence

A l’heure où son régime regagne du terrain, sa réélection verrouille l’éventualitéd’une transition négociée

«Farce électorale» pour les pays «amis» de la révolution syrienne, dont certains ont interdit aux exilés de voter sur leur territoire, ou «élection du sang» pour l’opposition de l’intérieur qui appelle à son boycott, il faudra bien se faire à l’idée. Ce mardi, Bachar el-Assad, 48 ans, va être réélu dans un fauteuil à la présidence de la Syrie pour un nouveau mandat de sept ans, quatorze ans après avoir succédé à son père, Hafez el-Assad.

Aucune liste électorale n’a jamais été établie dans ce pays qui avait jusque-là pour coutume de reconduire son dirigeant, et candidat unique, par référendum. Dans les régions sous contrôle du gouvernement où le scrutin se déroulera, il suffira aux électeurs de se présenter à l’urne avec une pièce d’identité. Qu’ils soient partisans du régime, usés au point de s’être résignés au plébiscite annoncé ou effrayés à l’idée d’être punis s’ils s’abstenaient, beaucoup se plieront à l’exercice.

A maints égards, l’organisation d’une élection dans une Syrie déchirée par la guerre a des allures de tour de force. Affiches tapissées sur tous les murs des zones sous contrôle, débauches de photos sur Internet – on y voit Bachar el-Assad serrant des mains, costumé ou en treillis, son épouse Asma réconfortant une petite veille ou berçant un bébé –, le régime n’a pas ménagé ses efforts. A défaut de meetings électoraux, la campagne du président, conduite sous le slogan Sawa, «ensemble» en arabe, a inondé les réseaux sociaux ces dernières semaines.

A maints égards aussi, la victoire assurée de Bachar el-Assad s’annonce comme le triomphe du cynisme. Il trouve à s’illustrer dans l’origine des «observateurs» envoyés par les pays alliés de Damas: Russie, Iran, mais aussi Zimbabwe, Venezuela ou Tadjikistan… D’après Téhéran, tous ont dépêché des délégations en Syrie pour superviser le scrutin.

Cynisme, surtout, parce que trois ans après les premières manifestations pacifiques de Deraa, Homs ou Damas, la Syrie de Bachar el-Assad est à genoux. Sa population a été décimée dans de telles proportions que l’ONU a cessé de compter les morts. Seule l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH), une ONG installée à Londres, s’y risque encore: selon elle, 162 000 personnes ont déjà été les victimes directes, combattantes et civiles, de ce soulèvement métamorphosé en guerre civile. Les villes sont ravagées par les destructions, une bonne partie du patrimoine plurimillénaire a été anéantie et l’économie est exsangue. D’après les Nations unies, le produit intérieur brut syrien ne pesait plus, en 2013, que 41% de ce qu’il valait avant la crise; plus de la moitié de la population active est au chômage.

Ici et là, les combats continuent de faire rage. Pas un jour ne se passe sans que l’aviation militaire ne largue ses barils d’explosifs sur des quartiers habités, ou qu’une voiture piégée par des combattants rebelles ne sème la mort parmi des civils. Les prisons du régime regorgent de détenus, qui y périssent par centaines, torturés et affamés.

En dépit de quelques ouvertures médiatiques pour la forme, aucun des deux adversaires électoraux du président, Mahhar al-Hajjar, un député d’Alep autrefois membre du Parti communiste, et Hassan al-Nouri, un homme d’affaires de Damas, n’a percé durant la campagne écrasée par le rouleau compresseur Assad. Ils n’avaient pas vocation à le faire; aux yeux des Syriens, l’un et l’autre restent d’illustres inconnus.

«Plus qu’une étape dans le conflit syrien, cette élection est un aboutissement pour Bachar el-Assad», constate Souhaïl Belhadj, chercheur rattaché à l’Institut de hautes études internationales et du développement. «Dès les premiers mois du soulèvement, en avril-mai 2011, il avait affirmé sa volonté d’aller jusqu’à l’élection de 2014. Il a toujours attaché de l’importance, sinon à la démocratie, du moins à la légalité de son pouvoir. Conformément à la ligne qu’il a toujours tenue, il se présente en champion de l’ordre.» A l’heure où ses forces reconquièrent un peu de terrain sur l’opposition fragmentée, sa légitimité, même artificiellement renouvelée, anéantit toute perspective d’une solution négociée au conflit envisageant son retrait. Il faudra bien se faire à l’idée.

Aucun de ses deux adversaires n’a percé durant la campagne