proche-orient

En Syrie, l’Etat islamique est retourné à la guérilla contre les Américains

Alors que le président Donald Trump a annoncé le retrait imminent des forces américaines de Syrie, l’organisation djihadiste multiplie les coups de force et impose un couvre-feu de fait à des quartiers entiers de Mossoul et de Raqqa

C’était lundi, aux abords d’un barrage militaire, dans le nord de la Syrie, où se mêlaient combattants kurdes et troupes américaines. Une voiture piégée, lancée à toute vitesse par un conducteur kamikaze. Bilan: cinq morts, si l’on en croit des sources locales. «Il n’y a pas eu de victimes américaines», précisait rapidement un porte-parole des Etats-Unis. Au risque de sous-entendre, dans cette déclaration maladroite, que le pire avait été évité.

Alors que, fin décembre, le président Donald Trump a annoncé le retrait imminent des forces américaines de Syrie, ces prochaines semaines risquent d’être longues pour les Etats-Unis. La semaine dernière, c’était à Manbij: un homme se faisait sauter devant un restaurant très fréquenté par les Américains. Parmi les 19 victimes, quatre Américains, dont deux femmes, une militaire et une interprète à la double nationalité syro-américaine. En une seule journée, le nombre de victimes américaines provoquées par l’Etat islamique (EI, ou Daech selon l’acronyme arabe) a ainsi doublé d’un coup en Syrie.

Six attentats depuis le début de l'année

Dans les deux cas, en effet, les attentats ont été revendiqués par l’Etat islamique, cette même organisation dont la défaite et la quasi-disparition ont précisément été mises en avant par Donald Trump à l’heure d’annoncer le futur retrait américain.

Daech n’est donc pas encore mort? «Voilà des mois que l’organisation est au contraire en train de multiplier les actions, aussi bien en Syrie qu’en Irak», s’exclame Matteo Puxton, un agrégé d’histoire français qui analyse depuis des années les vidéos et les messages de l’Etat islamique. L’attentat contre le restaurant, le 16 janvier, était en réalité le sixième perpétré par l’organisation depuis le début de l’année. «Cette montée en puissance de l’EI était déjà antérieure à l’annonce faite par Donald Trump. Mais cette annonce les a ragaillardis. Les Américains sont devenus des cibles relativement faciles pour ses combattants.»

Des réseaux urbains

Il y a maintenant plus de deux ans, l’un des chefs de Daech, Abou Mohammed al-Adnani (tué entre-temps), l’avait prophétisé: même privé de contrôle sur son «califat» autoproclamé, l’Etat islamique allait continuer de mener la vie dure à ses ennemis, et au premier chef aux Américains. «Depuis six mois, l’EI a clairement basculé en mode insurrectionnel», poursuit Matteo Puxton. Cachés dans les grottes du désert, ou bénéficiant de réseaux au sein même des villes irakiennes et syriennes, les djihadistes de Daech semblent aujourd’hui en mesure de revenir en force.

Cet été, l’ONU estimait que l’organisation disposait encore de quelque 30 000 membres dans la région, dont 14 000 pour la Syrie. Matteo Puxton résume: «A présent, ils diffusent un communiqué de leurs attaques pratiquement tous les jours. Ils ont eu le temps de préparer leur transformation. Leur appareil de propagande est intact, et ils ont pu investir des dizaines de millions de dollars qu’ils ont accumulés du temps de leur «califat». En réalité, ils sont aujourd’hui dans une bien meilleure position qu’il y a une dizaine d’années, au moment où ils ont commencé à miser sur des gains territoriaux et qu’ils se sont étendus en Syrie.»

Erdogan lorgne sur le nord de la Syrie

Au-delà de cet appareillage de propagande rodé au fil des années, ainsi que d’un butin de guerre qui a peu d’équivalents historiques pour un mouvement de ce type, Daech peut aussi compter désormais sur une mythologie qui rend son discours encore plus attractif pour certains secteurs de la population. En Irak comme en Syrie, la perspective d’une reconstruction se fait attendre après que des villes entières ont été écrasées sous des tapis de bombes. A Mossoul, comme à Raqqa ou à Deir ez-Zor, l’EI multiplie les coups de force, quand il ne fait pas régner un couvre-feu de fait, se rendant maître de quartiers entiers dès la nuit tombée.

Dans le nord de la Syrie, la situation se complique encore par le fait que, malgré un partage de pouvoir de façade, la domination kurde s’exerce à plein sur des territoires majoritairement peuplés par des populations arabes. Après le départ annoncé des Américains, aucune des «solutions» les plus probables, soit une reprise de la région par le régime syrien de Bachar el-Assad ou une invasion de la Turquie, n’est à même de rassurer la population. Le président turc Recep Tayyip Erdogan n’en finit pas de répéter qu’il est prêt à prendre le contrôle de la région. Quant aux Américains, ils ont déjà commencé de retirer leur matériel militaire, en préalable à l’évacuation promise de leurs troupes.

Les Kurdes fragilisés

«Sur place, personne ne sait à quoi s’attendre, ce qui interdit tout effort réel d’investir dans la région», note un «facilitateur» international qui se rend fréquemment dans le nord de la Syrie. Réduits à promouvoir les projets de «stabilisation», au détriment de toute action de développement d’envergure, l’ONU et les organisations internationales qui travaillent sur le terrain peinent à dessiner une alternative solide aux sirènes offertes par les djihadistes.

«Alliés aux Etats-Unis, les Kurdes ont pris trop de place pour laisser naître d’autres options dans la gestion de la vie quotidienne, note la même source. Mais leur administration est sur un siège éjectable. Or qui, sinon l’Etat islamique, a aujourd’hui les cartes en main pour faire mine de la remplacer?»

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