Quelques heures après l'assassinat du ministre libanais de l'Industrie, Pierre Gemayel, la Syrie était d'emblée pointée du doigt, soupçonnée d'avoir fomenté le coup. Directrice de recherche au CNRS, la politologue Elizabeth Picard explique au Temps le jeu de la Syrie.

Le Temps: La Syrie a-t-elle fomenté l'assassinat de Pierre Gemayel?

Elizabeth Picard: Il faut rester prudent. La situation interne au Liban est extrêmement complexe et donne lieu à des rivalités multiples. La condamnation immédiate de la Syrie a néanmoins eu pour effet de durcir la position des Occidentaux vis-à-vis de Damas. En même temps, il ne faut pas être dupe: la Syrie ne souhaite pas une solution d'apaisement au Liban.

- Les troupes syriennes ont quitté le Liban en 2005. Comment s'exerce l'influence de Damas sur le Liban?

- Elle ne s'exerce pas qu'au travers du Hezbollah. Il y a le Parti social nationaliste appelé aussi Parti populaire syrien, qui milite pour une Grande Syrie. Ses membres sont des Libanais qui font preuve d'un grand activisme pour servir les intérêts de Damas. Sont également favorables au régime syrien les baassistes libanais ainsi que les chrétiens maronites conservateurs de la tendance de Sleiman Frangié, ex-ministre de l'Intérieur.

- Et au plan économique?

- L'influence reste très importante. L'armée syrienne était présente au Liban de 1976 à 2005. Durant cette période, les Syriens ont collaboré avec les Libanais pour développer des infrastructures et une économie communes, pour acheter des terrains, pour exercer du trafic licite et illicite vers les ports libanais. L'influence de Damas n'a pas disparu avec le départ de l'armée syrienne.

- Quel est aujourd'hui l'intérêt du Liban pour la Syrie?

- En 2003-2004, la Syrie était totalement coincée. Soupçonnée de vouloir gâcher la politique occidentale dans la région, elle a subi d'énormes pressions des Etats-Unis par rapport à l'Irak, mais aussi de la Turquie au nord. Depuis l'an dernier, Damas a toutefois réussi un rétablissement remarquable rendu possible il est vrai par un pouvoir autoritaire. Le levier régional que représente le Liban reste donc considérable.

- Damas vient de rétablir ses relations diplomatiques avec Bagdad après vingt-cinq ans de rupture. Comment l'interpréter?

- La Syrie est très sollicitée par Washington et Londres. Ce rapprochement syro-irakien est une réponse positive aux requêtes occidentales demandant à la Syrie de coopérer dans la résolution de la crise irakienne et de contrôler les mouvements islamistes qui passe par son territoire. La Syrie dit qu'elle peut avoir une influence sur le leader chiite Moqtada al-Sadr et sur les sunnites irakiens. En contrepartie de cette coopération, Damas pourrait revendiquer l'ouverture de négociation avec Israël sur le Golan ou une aide économique. Mais l'attitude syrienne n'est pas totalement claire. Ce rapprochement peut aussi être une stratégie syrienne pour échapper aux pressions occidentales.

- L'axe Damas-Bagdad peut-il présenter d'autres avantages?

- Manifestement oui. C'est une carte régionale de plus pour résister aux Occidentaux. Cela permet aussi à la Syrie de ne pas s'enfermer dans son alliance avec l'Iran.

- En quoi la politique du président syrien Bachar el-Assad diffère-t-elle de celle de son défunt père Hafez?

- Hafez el-Assad était autoritaire et très rigide dans les négociations avec Israël. Mais sa politique était lisible. Bachar mène une politique erratique. Il émet des messages totalement contradictoires. Sa fiabilité internationale est très faible.

- Pour quelle raison?

- C'est un novice en politique. Depuis son arrivée au pouvoir en 2000, il n'a pas réussi à s'imposer en acteur unique. Il fait face à d'anciens baassistes et militaires qui détiennent toujours un espace de pouvoir. Bachar serait prêt à libéraliser l'économie, mais des îlots conservateurs l'empêchent de le faire.

- Que représente pour Damas son alliance avec Téhéran?

- L'alliance avec l'Iran (aide militaire, pétrole, etc.) est très importante. L'Iran est un fort levier pour résister aux pressions financières des pays arabes sunnites du Golfe qui respectent la Syrie alors que celle-ci était très isolée sur la scène arabe après son soutien à Téhéran lors de la guerre Iran-Irak.