Dans son bureau d’Atarib, au nord-ouest de la Syrie, Hassan al-Hussein observe longuement des photos de cadavres sur l’écran de son ordinateur. A l’aide d’un logiciel, ce membre de l’Association des avocats libres de Syrie mesure la distance entre les yeux, d’un œil à la bouche ou jusqu’aux oreilles. Puis il lève la tête et regarde longuement l’homme assis en face de lui. Bachar al-Ghani cherche son frère depuis sept ans, depuis qu’il a été interpellé sur le chemin du travail par des milices proches du régime à Alep. Cette fois, il croit l’avoir reconnu sur l’une des photos du «dossier César».

Ce surnom est celui donné, afin de le protéger, à un fonctionnaire de police chargé de photographier les morts pour les archives administratives dans deux hôpitaux militaires de Damas. Après deux ans à voir s’entasser les corps, César a fui la Syrie en 2013, emportant avec lui plus de 50 000 clichés. «Ces photos veulent dire beaucoup pour moi. Les victimes sont de toutes les origines et communautés de Syrie, ces images montrent que la répression de Damas n’épargne personne. Elles portent tous les stigmates de l’enfer qu’elles ont subi. Je souffre comme si je les connaissais quand je pense aux terribles moments qu’elles ont dû traverser», explique Hassan al-Hussein. Sa voix ne tremble pas, son regard continue de fixer les images des morts comme s’ils ne les voyaient plus.

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Bachar fait défiler les images, puis il montre sur son téléphone la photo de son frère. «J’aimerais tellement que ce ne soit pas lui, qu’il soit encore vivant et que je puisse le retrouver bientôt. Je voudrais que tous les prisonniers soient libérés, pas seulement mon frère. Leurs familles, leurs enfants les attendent depuis trop longtemps. J’espère que la communauté internationale entendra notre douleur et nous aidera en faisant pression sur les autorités de Damas.»

«Tous sont mes frères, mes cousines»

En 2015, plusieurs Etats reconnaissent la validité de ces photos, des «dossiers César» sont ouverts dans des tribunaux en Europe. «Ces photos et leur contenu terrible révèlent la torture que la population subit en Syrie depuis longtemps. Nous avons vécu pendant des dizaines d’années dans la peur et la violence», constate Hassan. C’est pour obtenir un jour cette justice que ses collègues et lui enquêtent sur ces archives. Le jeune avocat fait dérouler les clichés de cadavres détenus dans les prisons du régime de Damas sur son ordinateur.

Installé près d’Idlib, dans la dernière poche qui résiste encore au pouvoir de Damas, l’activiste connaît chaque dossier, chaque famille sur le bout des doigts. A chaque fois qu’un prisonnier est libéré d’un des centres de détention du pays, s’il vient se réfugier à Idlib, Hassan et sa collègue Asma partent recueillir son témoignage. «On réalise une véritable enquête de police: dans quels centres de détention il a été incarcéré, qui était dans la cellule avec lui. C’est très dur d’être exhaustif, car les données évoluent tout le temps, les détenus sont déplacés, certains disparaissent pendant des mois, puis réapparaissent parfois.»

Après huit ans à zoomer sur les marques de torture, je ne ressens plus rien

Sur des tableaux informatiques, Hassan renseigne consciencieusement le nom des prisonniers, ceux qui sont blessés, ceux qui sont déplacés. Cet archivage de l’horreur a fait perdre toute sensibilité à ce trentenaire. «Après huit ans à zoomer sur les marques de torture, à mesurer les cicatrices, à essayer de faire revivre les morts en écoutant les récits de prisonniers revenus de l’enfer, je ne ressens plus rien. Ni joie ni tristesse. Ce combat, je l’ai commencé pour retrouver mes proches. Aujourd’hui, tous ces hommes et ces femmes, ce sont mes frères, mes cousines.» Pour les siens, la quête est restée vaine jusqu’ici.

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Grand et le torse carré, Hassan impose par sa stature. Mais après toutes ces années d’enquête, la seule chose qui l’empêche de chuter, c’est la précision de ce recensement, l’exigence qu’il y met. L’homme se cache dans les chiffres, dans les détails de l’horreur pour ne pas sombrer. «Je sais que cela prendra du temps, beaucoup de temps, mais je me bats pour que les enfants des victimes sachent qu’on a essayé de leur apporter la justice.»

«Le ciel se remettrait à tourner»

La colline est entièrement recouverte de tentes beige sable. A perte de vue, des abris de fortune, des bouts de vies qui s’accrochent malgré tout et, au loin, le mur de la frontière turque. Dans la vallée, on distingue le fracas des bombes qui s’abattent sur les dernières maisons au sud de la région d’Idlib. A l’intérieur de sa tente, Jouri Mahmoud a le regard vide et le ton dur de ceux qui ont vu trop d’horreurs. A peine le nom de son fils est-il évoqué qu’une larme coule sur sa joue. A 64 ans, la vieille dame a attendu le retour de son fils, Jouma, pendant huit ans. «Chaque jour, j’espérais le voir franchir le seuil de la tente. Il soulèverait le drap de l’entrée et viendrait s’asseoir à mes côtés. Il attraperait ses trois filles dans ses bras et le ciel se remettrait à tourner au-dessus de nos têtes.»

Je l’ai reconnu immédiatement. Le regard d’une mère ne peut pas se tromper

Les larmes coulent le long de ses rides. Elle s’essuie le visage avec le long foulard noir à petites fleurs marron qui dissimule ses cheveux et tombe sur le haut de ses épaules. Ses yeux bleu azur sont vides. Assise en tailleur sur une bâche noire, elle scrute l’intérieur de ses mains comme si un quelconque espoir pouvait en jaillir. Elle se redresse et reprend son récit. «Dieu me l’a pris. Quand j’ai vu la photo, j’aurais voulu mourir. Je l’ai reconnu immédiatement, malgré les cicatrices de torture, la violence des déformations, la maigreur de son visage. Le regard d’une mère ne peut pas se tromper.»

En 2012, Jouma a quitté son village du nord de Hama pour rejoindre Damas, où l’homme de 30 ans espérait trouver du travail. A un point de contrôle des forces du régime, il est arrêté au motif que sa carte d’identité est légèrement déchirée. Sa famille pense qu’il sera rapidement libéré, que sa faute ne mérite pas une lourde peine. Mais les semaines et les mois passent. Un an plus tard, c’est au tour de Mustafa, le second fils de Jouri Mahmoud, d’être arrêté alors qu’il tente de comprendre où est son frère.

Depuis, la vieille dame se rend régulièrement à Damas pour supplier les autorités de lui rendre ses enfants. «Si j’avais de l’argent pour payer un avocat, j’aurais pu me battre, soudoyer les administrations, mais regardez autour de vous. Je vis dans une tente avec tout ce qui me reste de famille, on n’a pas de quoi nourrir tout le monde, alors comment espérer le récupérer?» Après sa mort en détention, le corps de Jouma est transféré à l’hôpital militaire 601 de Damas. C’est là que César le photographie pour les archives administratives. De son frère Mustafa, il n’y a à ce jour aucune trace.

«Qu’ils ne soient pas oubliés»

Dans un village voisin, une autre femme se morfond. Elle aussi a découvert la photo de son fils parmi les clichés de César. En 2013, Youssef Abboud a été arrêté sur le chemin du travail à un point de contrôle du régime sur la route entre Idlib et Damas. Très vite, sa famille perd sa trace entre les différents centres de détention du pays. Quand les photos de César sont diffusées sur internet en juin dernier, ses parents passent des heures à les regarder, à trouver des ressemblances avec leur fils unique Youssef. La violence et le chagrin dévastent le père, qui décède d’une crise cardiaque. Son épouse est inconsolable. «Notre travail consiste aussi et surtout à accompagner ces familles dans leur quête de vérité, lâche Hassan al-Hussein. Après toutes ces années d’espoir, la découverte est tellement douloureuse que beaucoup s’effondrent quand ils comprennent que leur proche est décédé dans de telles souffrances.»

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L’avocat nous emmène dans la vieille ville d’Idlib. Là, dans la cour d’une maison traditionnelle syrienne, une exposition des photos de César est organisée. Hassan regarde les familles qui cherchent un proche, ceux qui viennent simplement se recueillir. «C’est pour eux qu’on se bat, pour que les noms de tous les Syriens tués dans les prisons de Bachar el-Assad ne soient pas oubliés.»