Proche-Orient

En Syrie, la poche d’Idleb fond sous les assauts du régime

La pression des troupes syriennes s’est accentuée ces derniers jours dans le nord-ouest du pays, non loin de territoires convoités par l’armée turque

Assiste-t-on à l’ultime offensive des forces de Bachar el-Assad dans sa reconquête de la Syrie, annoncée depuis des mois? La pression sur les forces d’opposition se fait en tout cas grandissante ces derniers jours. Dimanche, l’armée syrienne a conquis la localité d’Al-Habit, dans le sud d’Idleb, des mains «du groupe djihadiste Hayat Tahrir al-Cham et de groupes rebelles», selon Rami Abdel Rahmane, directeur de l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH), cité par l’AFP. Les combats «acharnés» ont fait 61 victimes au total, selon l’ONG, au lendemain d’affrontements qui avaient déjà provoqué la mort de 70 combattants.

Idleb, dominée par les djihadistes, est la dernière grande ville à échapper aux forces de Bachar el-Assad. Depuis avril et la reprise des offensives du régime syrien et de son allié russe, plus de 3000 personnes ont été tuées, dont 810 civils, dans la région, selon l’OSDH. Plus de 400 000 personnes ont par ailleurs été déplacées, d’après l’ONU. «Le régime syrien et les Russes sont en train de créer une bombe à retardement humanitaire en poussant les civils vers le nord, s’alarme Fabrice Balanche, spécialiste de la géographie politique de la Syrie. Les combats vont durer. Et dormir sous les oliviers l’été, ça va, mais en novembre ou décembre, c’est beaucoup moins bien… La Turquie, notamment, appréhende l’hiver et l’arrivée de réfugiés vers sa frontière.»

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«Erdogan commence à perdre patience»

La Turquie est l’autre acteur majeur dans cette partie de la Syrie. Soutien prudent de la rébellion anti-Assad, Ankara tente depuis des mois d’imposer le long de sa frontière une zone tampon d’au moins 30 km en territoire syrien. L’objectif du président Erdogan est de chasser de cette zone les Unités de protection du peuple (YPG), des milices kurdes considérées comme terroristes par la Turquie. Une initiative freinée par la pression des Etats-Unis, qui soutiennent les YPG. Le groupe armé kurde a été en première ligne dans la victoire sur l’Etat islamique et compte désormais sur le soutien américain face aux Turcs.

Lundi, une délégation américaine est arrivée en Turquie, selon l’AFP, après que les Etats-Unis se sont dits prêts à mettre en place, en coopération avec Ankara, «une zone de sécurité» dans le nord de la Syrie. «On est loin d’un accord, tout ça est très fragile, tempère Fabrice Balanche. Erdogan commence à perdre patience, il s’apprêtait à lancer l’offensive. Les Etats-Unis ont tout fait pour désamorcer la crise en promettant une zone de désescalade. Mais les Turcs ont prévenu qu’au moindre retard ou faux pas, ils emploieraient la manière forte.»

Plus les Américains restent, plus ils soutiennent les Kurdes et plus les populations arabes se tournent vers l’Etat islamique

Fabrice Balanche, spécialiste de la géographie politique de la Syrie

Fabrice Balanche estime que le régime syrien, en revanche, pourrait laisser Ankara aller au bout de son plan. «Idleb et le nord-est kurde sont liés. Les Russes, alliés du régime syrien, et les Turcs ont déjà beaucoup négocié: la Russie a pu reprendre des territoires dans l’est en échange de la possibilité pour la Turquie d’intervenir dans l’ouest et ainsi empêcher la jonction des zones tenues par les Kurdes. C’est le même type d’accord à l’œuvre dans la région d’Idleb.» Fabrice Balanche voit notamment l’avancée du régime et de Moscou à Idleb comme une réponse à la prise de la ville kurde d’Afrine, près de la frontière turque, par Ankara en 2018.

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La Turquie connaît cependant ses limites. Membre de l’OTAN, elle doit composer avec ses partenaires occidentaux, en premier lieu les Etats-Unis. Ankara a récemment provoqué la colère de Washington en achetant des missiles à la Russie, un pied de nez que Donald Trump a menacé de sanctionner. Les Etats-Unis possèdent surtout des troupes dans le nord-est de la Syrie et ne comptent pas se désengager si facilement sous la pression turque. Une présence qui maintient un semblant d’ordre autant qu’elle fait craindre un raidissement des positions. «Le problème étant que plus les Américains restent, plus ils soutiennent les Kurdes et plus les populations arabes se tournent vers l’Etat islamique», estime Fabrice Balanche.


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