moyen-orient

La Syrie, de la rente de situation à la révolte

Pour calmer la rue, le pouvoir a promis des réformes. Le pays reste toutefois très divisé, les écarts socio-économiques s’étant considérablement creusés au cours de la dernière décennie

Les rideaux métalliques des magasins baissés, des rues désertes. Lundi, après trois jours d’émeutes qui ont fait 13 morts et plus de 185 blessés, la ville portuaire de Lattaquié reprenait son souffle. Depuis plusieurs semaines, la Syrie est secouée par des révoltes populaires qui ont éclaté dans plusieurs villes du pays, causant la mort de quelque 130 personnes, selon les organisations de droits de l’homme. Depuis son accession au pouvoir en juillet 2000 après la mort de son père Hafez, le président syrien Bachar el-Assad n’a jamais été confronté à un tel mouvement contestataire. Pour tenter de calmer la rue syrienne, il a décidé d’augmenter sans délai les salaires des fonctionnaires et promis de lever l’état d’urgence en vigueur depuis l’avènement du Parti Baas en 1963. Mais il a aussi recouru à l’un des appareils répressifs les plus puissants de la région. Faut-il y voir les prémices d’un changement radical en Syrie?

Professeur émérite de l’Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman, Elizabeth Picard émet quelques réserves: «Contrairement à la Tunisie, la Syrie (et ses 14 provinces) est extrêmement divisée, les intérêts régionaux et identitaires pouvant être très divergents. La situation actuelle me rappelle l’échec des soulèvements de 1979 à 1982, marqués par une série d’attentats dont l’attaque contre l’école militaire d’Alep. L’opposition n’était pas parvenue à se coordonner. Aujourd’hui, elle a les mêmes difficultés.» D’un point de vue confessionnel, «le Parti Baas a réuni les différentes tendances de façon artificielle, relève Mohammad-Reza Djalili, spécialiste de la région. Parmi la majorité sunnite (74% des 22 millions d’habitants), la bourgeoisie damascène est associée au régime (ndlr: alaouite, une branche dissidente du chiisme), mais la majorité des sunnites se sentent exclus.»

La société syrienne est aussi traversée par de profondes divisions socio-économiques. Bachar el-Assad a certes permis quelques avancées en libéralisant partiellement l’économie: ouverture de banques privées et d’une petite bourse à Damas, privatisation d’hôpitaux et d’universités. En 2005, le Congrès du Parti Baas annonce l’avènement de «l’économie sociale de marché». La libéralisation de l’économie syrienne s’est toutefois déroulée sous le contrôle étroit du pouvoir. Elle a débouché sur l’émergence de grands monopoles dominés par la famille du président syrien, des proches ou des clients du régime. «La tension sociale est extrême, constate Elizabeth Picard. Le chômage est de plus de 15% et ne comprend pas le travail au noir. Les écarts socio-économiques se sont énormément creusés en une décennie. S’ajoutent à cela quatre ans de sécheresse. On parle d’un million de réfugiés climatiques, en grande partie des agriculteurs, qui ont quitté le nord-est du pays pour le sud. On estime aussi à 500 voire 700 000 le nombre de réfugiés irakiens encore en Syrie. L’économie syrienne n’arrive pas à créer un nombre suffisant d’emplois pour les quelque 400 000 jeunes qui arrivent chaque année sur le marché du travail.» L’agriculture, qui constituait encore 40% du PIB voici quelques années, ne représente plus que 17,6%, contre 26,8% pour l’industrie et 55,6% pour les services. En 2000, la Syrie était encore, d’un point de vue alimentaire, autosuffisante.

Le pays s’est toutefois «endormi sur ses rentes, explique un expert de la Syrie qui souhaite garder l’anonymat. Rente du pétrole, du gaz et du tourisme, argent de la diaspora syrienne très nombreuse, notamment en Amérique latine. Les Syriens ont été affectés par une paresse industrielle, rendant leur balance commerciale très déficitaire.» La production pétrolière apportait 20 à 30% des recettes de l’Etat. Aujourd’hui, elle est en déclin, le pays devant importer du pétrole bon marché de son allié iranien. Quant aux indicateurs économiques, ils sont fabriqués, le régime ayant peur de dire la vérité à ses citoyens. L’absence d’outil statistique digne de ce nom empêche des choix économiques clairs.

Bachar el-Assad est pris en étau entre la nécessité de satisfaire son clan et sa clientèle et celle de répondre aux demandes du peuple. «Il n’a en réalité jamais parlé à son peuple. Il n’a fait qu’une intervention au parlement lors de la crise libanaise. Je ne crois pas qu’il soit autonome et qu’il maîtrise vraiment la situation», analyse Elizabeth Picard. Cela fait en effet trois jours que le législatif lui demande d’expliquer ses promesses de réforme.

Inscrite en 2002 sur l’Axe du Mal par les Etats-Unis, la Syrie ne subit plus désormais de fortes pressions internationales. En 2008, la France a renoué avec Damas, invitant le président syrien à la création de l’Union pour la Méditerranée. Washington ainsi que Beyrouth ont installé un ambassadeur dans la capitale syrienne. La Syrie, longtemps fâchée avec Ankara pour avoir abrité des responsables du PKK, s’est réconciliée avec son voisin et a développé des relations économiques étroites avec la Turquie.

Pour Mohammad-Reza Djalili, la chute du régime el-Assad poserait moins de problème que la chute de Kadhafi en Libye. «Il y aura une alternative. De grandes familles syriennes ont joué un grand rôle par le passé, en initiant notamment un nationalisme arabe. Elles ont gardé profil bas depuis l’avènement des baasistes. Mais elles pourraient reprendre le pouvoir.»

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