Avocate internationale ayant déjà préparé l’inculpation du colonel salvadorien Inocente Orlando Montano, accusé d’être impliqué dans l’assassinat de six prêtres jésuites, Almudena Bernabeu a fait les gros titres la semaine dernière. Elle défend A.H, une Syrienne naturalisée Espagnole qui vient de déposer la première plainte pénale contre des membres des forces de sécurité et des renseignements du régime de Bachar el-Assad accusés d’avoir torturé et tué son frère de 43 ans dans un centre de détention près de Damas.

Directrice de l’organisation Guernica 37, Almudena Bernabeu a collaboré étroitement avec Stephen Rapp, ex-ambassadeur pour les questions de crimes de guerre au sein de l’administration de Barack Obama, pour élaborer un dossier pénal de 3600 pages remis mercredi au procureur général Javier Zaragosa, de l’Audiencia nacional, un tribunal de grande instance à Madrid.

Le Temps: Vous avez déposé la plainte pénale contre neuf membres des forces de sécurité et des renseignements syriens mercredi. Quelles sont les prochaines étapes?

Almudena Bernabeu: Le juge désigné, Eloy Velasco, va étudier le dossier en profondeur. Il a trente jours pour dire si l’affaire est admise ou non. Si c’est le cas, l’enquête pénale va officiellement commencer.

– A qui allez-vous recourir pour défendre le cas de A.H devant la justice?

– Nous aurons deux enquêteurs, entre sept et huit témoins dont la sœur de la plaignante et son beau-frère qui était lui-même policier ainsi que deux survivants de ces centres de détention. Nous pourrons aussi compter sur l’ancien ambassadeur des Etats-Unis en Syrie, Robert Ford. Dans ce genre de cas, nous devons toujours rester humbles. Nous avons parlé à un grand nombre de survivants dont les témoignages se recoupent. Notre espoir est de pouvoir prouver ce qui est arrivé à de nombreux manifestants, de gens qui ont été arrêtés chez eux et de gens qui figuraient sur les listes noires du pouvoir syrien.

Les photos de César (un ancien photographe de la police syrienne qui a déserté) sont puissantes, mais ce ne sera pas suffisant. Le recours à deux photographes de la police scientifique sera très utile. Ces photos nous permettront de montrer qu’il s’agissait d’un système bien établi. Chaque corps photographié portait trois numéros et cela a été fait avec la minutie d’une bureaucratie militaire.

– Peut-on s’attendre à ce que d’autres responsables soient inquiétés par la justice dans le cadre de cette affaire?

– Nous avons décidé de poursuivre les gens qui géraient la prison, notamment les responsables des renseignements militaires. Mais comme le frère de la plaignante a été arrêté dans la région de Homs avant d’être transféré à Damas, nous nous intéresserons à la chaîne de commandement du pouvoir syrien à Homs.

Par ailleurs, nous avons un réseau très développé parmi les Syriens qui sont actuellement en Europe. Il n’est pas impossible que nous puissions identifier d’éventuels responsables à des échelons inférieurs de la hiérarchie. Le cas échéant, nous pourrons grandement compliquer leur mode de vie en exerçant des pressions par rapport à leurs propriétés et leurs comptes en banque.

– Comment en êtes-vous venue à vous intéresser aux victimes du pouvoir syrien?

– Je menais une enquête sur Rifaat al-Assad, l’oncle de l’actuel président syrien, qui vivait en Espagne. Je travaillais déjà avec la communauté syrienne. En Syrie, à Genève et ailleurs. Et puis César a fait défection… J’ai vu ses photos pour la première fois en 2014. J’ai commencé à collaborer avec des Syriens à Istanbul qui cherchaient à identifier les victimes. Et puis Stephen Rapp m’a contactée… et nous avons eu la chance de tomber sur une Syrienne dont le numéro de téléphone commençait par 34, le code international de l’Espagne.

– L’affaire est menée par le juge Eloy Velasco. Vous le connaissez depuis la plainte pénale que vous avez déposée contre le colonel salvadorien Inocente Orlando Montano au nom de vos clients…

- Oui, je le connais bien. Nous n’avons pas communiqué sur ce cas, mais entre lui et moi, il y a un rapport de confiance. Je sais ce que je peux faire et ce que je ne peux pas faire. Je connais mes limites. C’est nécessaire dans ce type d’affaire.


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