Syrie

Syrie-Turquie: l’étrange nouvelle alliance d’Ankara et Damas

Lors du sommet Vladimir Poutine-Recep Tayyip Erdogan mardi à Sotchi, la Russie s’est engagée à faciliter le retrait des forces kurdes le long de la frontière turque. Un rapprochement entre les frères ennemis turc et syrien paraît inéluctable

Le chef des Forces démocratiques syriennes (FDS) ), dominées par les combattants kurdes, a remercié mercredi la Russie pour avoir sauvé son peuple du «fléau» de la guerre après la conclusion d'un accord entre la Russie et la Turquie. Lors d'une conversation téléphonique avec le ministre russe de la Défense Sergueï Choïgou, Mazloum Abdi a «fait part de ses remerciements au président Vladimir Poutine et à la Fédération russe pour leur ardeur à désamorcer la guerre dans notre région et épargner aux civils ce fléau», selon un communiqué des FDS. «Le commandant en chef a également exprimé des réserves sur certains points de l'accord, qui nécessitent des discussions et un dialogue plus approfondis», selon le communiqué.

#Türkiyekazandi, «la Turquie a gagné». Au soir du 17 puis du 22 octobre, le Twitter turc bruissait de ce hashtag viral. La première fois, il saluait l’accord turco-américain de cessez-le-feu qui contraignait les Kurdes des Unités de protection du peuple (YPG) à évacuer une zone de 120 kilomètres de long et 32 de profondeur à la frontière entre la Turquie et la Syrie en échange de l’arrêt de l’offensive d’Ankara. La seconde fois, il a marqué un autre accord, signé mardi à Sotchi, qui engage les Russes à faciliter le départ de ces mêmes forces kurdes des autres régions frontalières.

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La Turquie aurait donc gagné? «Croit-on que [le président russe] Poutine a aidé [le président turc] Erdogan à obtenir ce qu’il voulait parce qu’il veut le bien de la Turquie?» nuance l’éditorialiste Murat Yetkin sur son blog. Evidemment, il n’en est rien. «Poutine a obtenu d’Erdogan une chose importante: la promesse que, désormais, tout le processus sera géré en collaboration avec le régime syrien», constate ce chroniqueur toujours bien informé des coulisses diplomatiques.

Des incursions autorisées en territoire syrien

Dans les zones concernées par l’accord de Sotchi, la police militaire russe a commencé mercredi à se déployer. L’accord prévoit le retour de gardes-frontières syriens au cours d’une première étape qui doit durer un peu plus de six jours. Dans un second temps, des patrouilles russes et turques contrôleront la zone sur une profondeur de 10 kilomètres. Le régime de Damas installera 15 postes d’observation dans la zone. Les forces du président Bachar el-Assad reprennent donc pied le long d’une frontière qu’elles avaient désertée il y a plus de sept ans. Et Ankara prend acte.

L’accord va même un peu plus loin. Le quatrième de ses dix articles annonce que la Turquie «réaffirme l’importance de l’accord d’Adana». Signé en octobre 1998, ce dernier obligeait Damas à empêcher que son territoire ne serve de base arrière au Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), dont les YPG sont issus. Les Turcs ont toujours considéré que ce document les autorisait à mener des incursions limitées en territoire syrien. «Une incursion de 10 kilomètres», précisaient ces derniers jours plusieurs officiels russes… soit précisément la profondeur des futures patrouilles russo-turques.

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Rétablir les relations entre Ankara et Damas

C’est Vladimir Poutine qui, en janvier dernier, a dépoussiéré ce vieil accord pour convaincre son homologue turc d’avancer vers une perspective qu’il jugeait jusqu’alors taboue: le rétablissement, sous une forme ou sous une autre, de relations avec Damas. La semaine dernière, l’envoyé spécial du Kremlin pour la Syrie, Alexander Lavrentiev, faisait déjà état de «contacts» entre les deux voisins via leurs ministères de la défense et des affaires étrangères.

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Pour prendre la mesure de ce que représenterait un tel revirement, il faut se souvenir de la rupture nette et précoce, dès août 2011, des relations turco-syriennes, puis des moyens énormes (financiers, militaires, politiques) mis en œuvre par Recep Tayyip Erdogan pour faire tomber son ancien «ami Bachar». Ankara misait sur un renversement rapide du président syrien et l’accès au pouvoir des Frères musulmans. Cela a été un échec complet. Huit ans plus tard, renouer avec le même régime reviendrait à l’avouer. Or, les pressions s’accumulent sur les épaules du dirigeant turc.

Fortes pressions russes

«J’entends dire: «Assad est responsable de tant de sang versé.» Ce n’est pas le propos… La communauté internationale elle-même a accepté de travailler avec Assad, au moins jusqu’à la fin du processus de paix de Genève et dans le cadre du comité chargé de rédiger une nouvelle Constitution», argumente Unal Çeviköz, ancien ambassadeur et député du Parti républicain du peuple (CHP). Sur la scène politique turque, ce grand parti d’opposition plaide depuis des années pour un rétablissement des relations avec Damas.

Mais c’est de la Russie de Vladimir Poutine qu’émanent les plus fortes pressions. Depuis deux ans, Ankara, Moscou et Téhéran coopèrent dans le cadre du processus d’Astana, qui vise à trouver au conflit une issue politique. La Russie joue les messagers entre les autorités turques et syriennes, diplomatiquement et sur le terrain, dans les régions où des soldats turcs sont présents. «Moscou veut légitimer le régime syrien en poussant à ce rapprochement. C’est aussi le sens de la présence de la Turquie dans le processus d’Astana», confirme le politologue Emre Kürsat Kaya.

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Echanges entre services de renseignement

Recep Tayyip Erdogan pourrait y trouver son compte, lui qui ambitionne de créer dans le nord de la Syrie une zone tampon pour y renvoyer une partie des 3,6 millions de Syriens réfugiés sur son territoire. «Comment s’y prendre autrement qu’en discutant avec les autorités en place à Damas?» observe Unal Çeviköz. Pour l’heure, Ankara reconnaît seulement l’existence d’échanges entre services de renseignement. Mais tôt ou tard, Recep Tayyip Erdogan sera sans doute contraint d’appliquer une maxime qu’il énonçait lui-même en février dernier: «Vous ne pouvez jamais couper tous les fils, même avec votre ennemi. Un jour, vous pourriez avoir besoin de ces fils.»

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