Sur les trottoirs de Damas ou d’Alep, les affiches ont été apposées un peu partout: Vladimir Poutine en tenue militaire, entouré de ses généraux; Vladimir Poutine serrant la main de Bachar el-Assad; Vladimir Poutine seul, la main levée face à un micro, semblant commenter le cours des événements: «La vérité viendra», dit le slogan sur les affiches. Le président russe fait face désormais au reste du monde, ou presque. Comme le fait aussi le président syrien.

Drapeaux ukrainiens à Idlib

Dans le même temps, particulièrement à Idlib, dans le nord-ouest syrien qui échappe au contrôle de Bachar el-Assad, des drapeaux bleu et jaune ont fait leur apparition, peints parfois sur des blocs en béton, en signe de solidarité avec l’Ukraine, ce nouveau pays soumis aux bombardements russes.

La guerre lancée par la Russie contre l’Ukraine est-elle le prolongement de la guerre syrienne? Appelées à la rescousse par Damas en septembre 2015, les forces armées russes sont massivement intervenues en Syrie à un moment où le pouvoir du président syrien vacillait méchamment, au point que sa survie ne semblait pas pouvoir dépasser à l’époque quelques semaines. Or, «l’opération militaire spéciale» russe en Ukraine place maintenant le long et meurtrier conflit syrien sous une nouvelle lumière.

«Les couloirs de la mort»

La proposition russe d’établir des «couloirs humanitaires» en Ukraine, annoncée lundi? Au cours de la bataille d’Alep, Moscou avait tenté la même tactique, rejetée aussi bien par Washington que par l’ONU ou le Comité international de la Croix-Rouge (CICR). La population syrienne les avait surnommés «les couloirs de la mort». Sergueï Riabkov, le «numéro 2» de la diplomatie russe, s’emportait à l’époque: «A Alep, nous n’avons d’autre objectif que de soulager la souffrance des populations civiles.» C’était avant que l’aviation russe et ses alliés ne réduisent en ruines une partie de la ville d’Alep.

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Au-delà d’un allié à sauver, la Syrie était devenue pour Poutine le théâtre d’une affirmation de puissance, mais aussi l’occasion de tester – et de promouvoir – les armes russes ainsi que les instruments de diplomatie, de propagande et de désinformation qui allaient lui permettre de ne subir pratiquement aucun contrecoup des crimes commis par son armée.

Renforts syriens?

Aujourd’hui, les forces militaires concentrées sur le territoire syrien, dans la base militaire russe de Tartous, en Méditerranée, ont été activées pour servir de possible soutien aux opérations menées en Ukraine. Bien plus: selon le très sérieux Wall Street Journal, qui se fonde sur des sources américaines, la Russie s’emploierait à recruter des combattants syriens pour l’aider à mener les combats urbains qui s’annoncent, à Kiev et dans d’autres villes ukrainiennes. Le WSJ croit même savoir que Moscou aurait offert aux volontaires entre 200 et 300 dollars mensuels. Les contrats seraient établis pour six mois.

La connexion entre les deux guerres ne s’arrête pas là. Kenneth Roth, le directeur général de Human Rights Watch (HRW), rappelle ainsi que des enquêteurs de son organisation «ont établi avec certitude les chaînes de commandement de 46 cas d’attaques délibérées des forces russes contre des civils». Ecoles, hôpitaux, habitations… Les avions responsables des bombardements ont été identifiés, ainsi que les niveaux hiérarchiques auxquels ils répondaient. Résultat: cette chaîne de commandement remonte directement à Vladimir Poutine en personne.

D’ores et déjà, le coup de départ a été donné pour récolter autant de preuves que possible d’éventuels crimes commis par les forces russes en Ukraine. HRW y a dépêché quatre de ses enquêteurs dans ce but. Et Raed al-Saleh, le chef des «casques blancs», cette organisation qui se chargeait de retirer des décombres les victimes syriennes des bombardements, donnait ce conseil aux sauveteurs ukrainiens: «Mettez une caméra sur vos casques! C’est la meilleure manière de récolter des preuves pour documenter les crimes commis par l’armée russe.»