Le Temps: La Chine ne s’est pas opposée au recours à la force contre les troupes de Kadhafi en s’abstenant lors du vote de la résolution 1973 de l’ONU protégeant les civils. C’est un changement considérable pour un pays qui a toujours défendu une interprétation stricte de la souveraineté des Etats. Pourquoi ce revirement?

He Yafei: Depuis fin 2010, le monde arabe a connu de graves agitations ou manifestations sociales ou, comme certains le disent, des révolutions.

– Les Arabes parlent de révolutions.

– Il y a beaucoup d’appellations. Les noms ne sont pas importants. L’important, c’est que toute la région connaît des changements. Ces agitations ont un fort impact politique et économique pour l’ensemble du monde. On observe une crise humanitaire croissante, un mouvement migratoire vers l’Europe, une menace pour l’approvisionnement énergétique. La question clé est bien sûr de savoir ce qui a provoqué ces vagues sociales. La raison fondamentale est l’accumulation de problèmes sociaux et économiques, en particulier pour la jeune génération, avec un taux très élevé de chômage, y compris pour chez les personnes éduquées. La Chine suit la situation de très près. Notre principale préoccupation est de savoir comment stabiliser au plus vite la situation et assurer un retour à la normale. C’est quand un pays est en désordre que son peuple souffre le plus. Il faut donc restaurer l’ordre social.

En ce qui concerne la Libye, la position de la Chine n’a pas changé. Il n’y a pas d’ambiguïté sur nos principes. L’un d’eux est le respect de la souveraineté, de l’indépendance et de l’intégrité territoriale. On doit respecter les aspirations et les choix des peuples. On doit prendre en compte l’attitude des pays de la région et des organisations régionales. La Libye vit des instants critiques. Il y a deux priorités pour la communauté internationale: agir immédiatement pour stopper ou alléger la crise humanitaire avec notamment des coupures d’eau, d’électricité et une pénurie de combustibles; et stabiliser la Libye pour assurer la paix. Quant au futur, il doit être décidé par les Libyens eux-mêmes avec un processus inclusif pour la réconciliation nationale. Ensuite, les Nations unies doivent jouer un rôle dirigeant dans la réorganisation d’après-guerre. La Chine accorde de l’importance au rôle du Conseil national de transition libyen. Nous avons des contacts et nous espérons que les relations entre la Chine et la Libye vont se renforcer. La Chine est préoccupée par la situation humanitaire en Libye. La Croix-Rouge chinoise a déjà envoyé une aide de 50 millions de yuans (6,25 millions de francs) à la Libye.

– Pourquoi la Chine refuse-t-elle de voter des sanctions contre la Syrie?

– La situation en Syrie est très inquiétante. Nous sommes peinés par le bain de sang qui se poursuit. Je suis intervenu sur cette question à deux reprises au Conseil des droits de l’homme. La Chine exhorte toutes les parties à la retenue. Le futur des Syriens doit être décidé par eux-mêmes. Le Conseil de sécurité a déclaré que la seule solution à la crise actuelle en Syrie passe par un processus politique inclusif à l’initiative des Syriens. L’importance géopolitique de la Syrie est déterminante pour la région. Les efforts de la communauté internationale doivent encourager le pouvoir à réaliser les promesses faites en termes de réforme et favorables au maintien de la stabilité en Syrie et dans la région. Dans le monde globalisé d’aujourd’hui, ces événements ne peuvent être pris de façon isolée. Vous avez déjà noté que des immigrants traversent la Méditerranée pour arriver en Europe.

– En quoi la Chine est-elle affectée par ce «printemps arabe»?

– Certaines personnes dans le monde et dans les médias aiment lier ce qui se produit dans le monde arabe avec la Chine. Je ne crois pas que leurs désirs vont se réaliser. Pourquoi? Car la stabilité d’un pays n’est pas déterminée par le monde extérieur. Cela dépend du soutien par le peuple ou non du système politique et économique et de la capacité du gouvernement à réaliser ses politiques. Ces 30 dernières années, la Chine est dans une phase de réformes et d’ouverture qui ont changé fondamentalement le pays. Parce que le gouvernement est au service du peuple, la société a bénéficié dans son ensemble des changements. Le système socialiste est soutenu de tout cœur par le peuple – je me réfère à un sondage du Pew Center aux Etats-Unis qui montre que 87% des Chinois croient que la direction politique est efficace et correcte. Dans son discours pour le 90e anniversaire du Parti communiste (ndlr, 1er juillet), le secrétaire général Hu Jintao résume l’histoire du parti en trois phases de 30 ans. Les trente premières années, le PC a mené le peuple vers l’indépendance et la libération nationales, puis les trente années suivantes ont vu l’établissement du socialisme comme le régime fondamental du pays et celui du système de l’économie nationale. Les trente dernières années ont conduit à l’ouverture d’une voie de développement à la chinoise. Les résultats sont bien sûr stupéfiants, avec une réduction importante de la pauvreté. Certaines personnes en Europe et aux Etats-Unis ont des idées fausses sur la Chine lorsqu’elles comparent avec ce qui arrive au Proche-Orient.

– Vous évoquez les causes sociales et économiques de ces révolutions. Vous oubliez l’explication centrale, et elle est politique: ils veulent la liberté et la démocratie.

– Ce qui se produit a certainement une multitude de raisons. L’une des plus importantes est l’accumulation de problèmes économiques qui atteint un point d’ébullition. On entend beaucoup d’aspirations. Comme je l’ai dit, les gens l’appellent de divers noms. Le plus important est de stabiliser la situation, construire des institutions et respecter le choix des gens pour une transition ordonnée et pacifique. Le gouvernement chinois s’est toujours concentré sur l’objectif d’améliorer le niveau de vie des Chinois en promouvant la croissance économique et en assurant une bonne redistribution de ses fruits. Nous avons pris le bon chemin et mis en place les bonnes politiques, nous avons réalisé le mot «servir le peuple».

– Moubarak disait la même chose il y a six mois… et l’Egypte connaissait aussi une bonne croissance économique.

– Beaucoup de gens qui sont allés en Egypte ont observé que les gens ne bénéficiaient pas de la croissance économique – si il y en avait une. Les gens n’étaient pas heureux de leur vie, ils ne voyaient pas d’amélioration. Il est compréhensible que les gens se soucient de ce qu’il y a dans leurs poches, de leur pouvoir d’achat. En Occident, les gens sont aussi très préoccupés par le chômage, le manque de croissance et la crise de la dette.

– Le dalaï-lama a récemment renoncé à son pouvoir politique au bénéfice du nouveau premier ministre du gouvernement tibétain en exil, Lobsang Sangay. La Chine est-elle prête à dialoguer avec ce dernier?

– Vous dites que le dalaï-lama a transféré son pouvoir politique. Inutile de revenir sur la réalité ou non de ce transfert. Les gouvernements et journalistes occidentaux pensent toujours qu’il est une figure religieuse et qu’il n’a pas d’agenda politique. Mais ce n’est pas vrai. Si le dalaï-lama, comme il le prétend, est une personnalité purement religieuse, alors comment se fait-il qu’il abandonne ses responsabilités politiques? S’il a des responsabilités politiques, il doit être un personnage politique. Dès lors, quelles sont ces responsabilités? Si l’on s’y intéresse, on découvrira qu’il est le chef du soi-disant gouvernement tibétain en exil établi en 1959 par quelques séparatistes après l’échec de leur rébellion armée au Tibet et leur fuite vers des pays voisins. Il a une charte et des déclarations politiques clairement en faveur de l’indépendance du Tibet. C’est écrit noir sur blanc. Le dalaï-lama est le chef d’une organisation politique séparatiste. C’est de là que vient sa responsabilité politique. Elle révèle la vraie nature du dalaï-lama. C’est contre la Constitution et les lois chinoises. Aucun pays au monde n’a reconnu cette organisation. Vous parlez de dialogue, notre politique à cet égard n’a pas changé. A partir du moment où le dalaï-lama reconnaît que le Tibet est une partie inaliénable du territoire chinois, qu’il abandonne ses activités séparatistes, qu’il appelle responsabilités politiques, alors nous sommes prêts à parler avec lui ou ses représentants. La porte du dialogue est toujours ouverte. D’ici là, nous nous opposerons à tous contacts officiels avec lui de la part de pays qui ont des contacts diplomatiques avec la Chine.