UKRAINE
L’analyse de l’Américain Allen Lynch, professeur à l’Université de Virginie, actuellement professeur invité à l’Institut de hautes études internationales et du développement de Genève
«La tactique de Vladimir Poutine? Se laisser une grande marge de liberté»
Le Temps: Alors que la crise en Ukraine dure depuis deux semaines, personne ne peut réellement dire si la Russie occupe ou non la Crimée. Un jour, elle semble confirmer la présence de troupes, pour mieux le démentir le lendemain…
Allen Lynch: Souvenez-vous que Vladimir Poutine est ceinture noire de judo, un sport où, loin d’affronter l’adversaire de front, il s’agit de tirer avantage des déséquilibres. Sur le plan des faits, c’est vrai, les hommes en armes qui sont apparus en Crimée ne portent aucun insigne. Mais ils portent tous le même uniforme, se déplacent à bord de véhicules militaires… Bref, même si des éléments locaux se sont aussi joints à eux, il ne fait pas de doute que ce sont des soldats qui agissent sous le commandement du Kremlin. Il s’agit, pour Poutine, de se garantir un maximum de flexibilité.
– Comment cela?
– Le moment venu, il pourra tout aussi bien se dégager que prendre la responsabilité des actions en cours. Cette sorte de double jeu a beau être ridiculisé par des dirigeants américains ou européens, il lui permet d’augmenter la pression à son gré ou de jouer finalement la désescalade. Il y a, en russe, un concept que l’on emploie beaucoup, c’est celui de vranjo, que l’on pourrait traduire par «jeu de dupes»: «Je mens, tu mens, je sais que tu mens, tu sais que je mens…» Ce qui se déroule actuellement, c’est un vranjo diplomatique de première classe!
– Reste toutefois l’objectif de ce jeu. Quel est-il pour le chef du Kremlin? – A mon avis, Vladimir Poutine ne cherche pas l’annexion de la Crimée. Peuplée majoritairement de pro-Russes, la péninsule lui est bien utile en l’état pour influencer l’Ukraine, un rôle qu’elle perdrait si elle réintégrait la Russie. C’est un signal envoyé aux Occidentaux. D’ores et déjà, cinq pays de l’OTAN ont une frontière avec la Fédération russ e: pas question que l’Ukraine bascule. Poutine a perdu gros il y a deux semaines, avec le départ du président Victor Ianoukovitch. Le Kremlin est en état de choc, mais cela ne veut pas dire qu’il ne s’y était pas préparé, comme le montre le déroulement des opérations sur le terrain.
– C’est toutefois un jeu extrêmement dangereux, non? – Il suffirait d’une simple étincelle… C’est pour cette raison que Poutine avance de manière si précautionneuse. Pour reprendre l’image du judoka, c’est en Crimée qu’il bénéficie de la plus grande stabilité. Ailleurs en Ukraine, même à l’est, les choses seraient moins simples: non seulement la part de russophones est moins grande mais, de surcroît, parler russe ne signifie pas forcément être pro-russe et encore moins être pro-Poutine… – Les Occidentaux sont-ils conscients du jeu que vous décrivez? – Quoi qu’il arrive, l’Ukraine continuera d’être totalement dépendante de la Russie, que ce soit pour le crédit ou pour les exportations. Les Occidentaux n’ont pas de possibilité de mener une guerre et les sanctions se retourneraient rapidement contre eux. Poutine a vu les premières réactions des Européens, qui font de grandes déclarations mais ne promettent rien de substantiel. Tout ce qu’il doit faire, c’est attendre jusqu’à ce que s’ouvrent d’éventuelles négociations. – Négocier, mais sur quoi? – On pourrait imaginer un règlement qui tournerait autour de plusieurs éléments. Premièrement, la garantie qu’il n’y aura pas d’éléments ultras dans le gouvernement ou dans la police ukrainienne. Ensuite, le retour des soldats russes dans leur base en Crimée. Puis l’envoi d’observateurs (de l’ONU, de l’OSCE?) qui pourraient attester de l’absence de violations des droits de l’homme. Viendrait enfin, idéalement, la signature d’un accord dans lequel la Russie, l’Union européenne et les Etats-Unis définiraient ensemble la manière d’aider l’Ukraine du point de vue économique. – «Idéalement», dites-vous? – Il faudrait recourir à une vieille recette héritée de la Guerre froide, sur le modèle de la Finlande: «neutraliser» l’Ukraine en lui permettant de nouer des liens tous azimuts mais en excluant son intégration à une alliance perçue comme hostile par l’adversaire. Pour l’instant, les Russes auront du mal à accepter une telle promesse de la part des Occidentaux. Et, étant donné le réflexe de Guerre froide qui règne à Washington, s’engager dans ce sens relèverait du suicide politique pour le président américain… Allen Lynch donne une conférence ce jeudi à 12h30 à la Maison de la paix à Genève, Auditoire Ivan Pictet.