A l'heure où Pékin vient d'adopter une loi antisécession visant Taïwan (LT du 15.3.05) l'Union européenne travaille activement à une levée de l'embargo sur les armes à destination de la Chine. La question divise encore: la présidente des Verts allemands Claudia Roth a estimé lundi que cette loi chinoise devrait repousser la levée de l'embargo «à une échéance lointaine». L'affaire n'enthousiasme pas les pays scandinaves et embarrasse le Parlement européen: le patron des libéraux, Graham Watson, juge que «les signaux politiques de Pékin restent inquiétants». Mais la question oppose surtout les Européens et les Américains qui s'inquiètent pour leur allié taïwanais.

Bruxelles rappelle son attachement au «principe d'une Chine unique» et récuse «tout recours à la force» contre l'île rebelle. Des experts planchent sur un «code de conduite» qui dictera l'attitude des Européens lorsqu'ils vendront des armes à l'étranger et sur les mesures additionnelles réservées au pays qui, comme la Chine, bénéficieront d'une levée d'embargo. Pour les diplomates, les conditions posées seront assez contraignantes pour que l'absence d'embargo n'incite pas à des exportations d'armes massives.

En ce début de semaine, une délégation de l'Union s'est rendue à Washington pour s'expliquer. Elle suit de près la visite de la ministre française de la Défense, Michelle Alliot-Marie, dont le pays est en première ligne pour gommer ce boycott instauré en réaction aux massacres de Tiananmen en 1989. Un effet de la visite de George Bush à Bruxelles en février? Les Européens auraient rencontré moins d'hostilité que prévu de la part de Washington. Jeudi, le ministre chinois des Affaires étrangères, Li Zhaoxing, sera à Bruxelles pour rencontrer des membres de la Commission européenne et des officiels du Conseil européen.

L'Union refuse de faire le lien entre la loi anti-sécession visant Taïwan et une levée de l'embargo sur les armes à destination de la Chine. La loi adoptée lundi «ne va pas forcément changer le climat», explique-t-on à la Commission. Ce n'est «pas un acte fondamental qui pourrait modifier l'équilibre entre la Chine et Taïwan».

Pour Xiang Lanxin, professeur à l'Institut universitaire des hautes études internationales à Genève, ce lien entre la nouvelle loi et la levée de l'embargo est, en effet, «une pure création américaine». «Le problème repose sur une ambiguïté stratégique, explique-t-il. D'un côté la Chine ne doit pas attaquer Taïwan, de l'autre Taïwan ne doit pas plaider pour son indépendance et tout cela est placé sous contrôle des Américains qui dominent la situation. Cette relation triangulaire, Pékin, Taipei, Washington est extrêmement dangereuse», estime-t-il.

Pour M. Xiang, Bruxelles a fait l'analyse – correcte – que la Chine n'est nullement engagée dans une politique de confrontation et que, contrairement à ce que pense Washington, l'affirmation de sa puissance peut se faire pacifiquement. «Les Européens estiment qu'il faut dialoguer avec la Chine et l'engager dans un processus pour diminuer le risque qu'elle devienne agressive», analyse-t-il. Il fait remarquer que la loi sur Taïwan est surtout une réponse au «Taiwan's Relation Act», loi passée de longue date par les Américains. Tout comme la levée de l'embargo par l'Europe a, avant tout, valeur politique pour Pékin.

Jean-Vincent Brisset, directeur de recherche à l'Institut des relations internationales et stratégiques à Paris (IRIS), ancien attaché militaire à Pékin, a une vue différente: «Si la Chine veut vraiment des armes, elle n'a pas besoin des Européens. Pour cela, elle peut compter sur les Russes et les Israéliens. Ce qu'elle veut, en revanche, c'est de la technologie. Elle a copié tant qu'elle le pouvait des armes européennes, et cherche maintenant à intensifier ses avancées technologiques.» Il note le jeu politique subtil de Pékin qui parvient à diviser tout le monde: «Les industriels européens entre eux, certains se voyant signifier qu'on n'achètera pas leurs produits si d'autres ne lui vendent pas d'armes; les Européens, entre pays producteurs d'armes et les autres; et, in fine, les Européens et les Américains. Mais à ce jeu-là, l'Europe pourrait perdre des transferts de technologie de la part des Etats-Unis.» Mais est-ce dangereux pour l'équilibre stratégique dans le détroit de Taïwan de lever l'embargo des armes à destination de la Chine? «C'est surtout, estime Jean-Vincent Brisset, faire le jeu des Chinois.»