Le vol Taipei-Vienne de China Airlines, la compagnie nationale taïwanaise, n’a pas emprunté son couloir habituel samedi dernier. Le Boeing 767 a survolé le détroit de Taïwan avant de bifurquer sur Vientiane au Laos et de continuer en direction de la Thaïlande, de la Birmanie, du Bangladesh, de l’Inde…

Officiellement, la Chine n’a pas fermé son espace aérien à China Airlines ou à Eva Air, l’autre compagnie d’aviation taïwanaise. Mais, depuis quelques jours, le torchon brûle un peu plus entre les frères ennemis. Pour cause, il y a une semaine la justice chinoise a montré une vidéo où le Taïwanais Lee Ming-che avouait sa tentative de subversion contre l’Etat chinois. Avocat et activiste pro-démocratie, il avait été porté disparu dès son arrivée sur le territoire chinois le 19 mars dernier.

Riposte rapide de Taipei

Œil pour œil, dent pour dent. Vendredi dernier, la police taïwanaise a accusé un ressortissant chinois d’espionnage pour le compte de Pékin. L’homme d’affaires Zhou Hongxu a été condamné à 14 mois de prison. Il aurait été dénoncé pour avoir offert 10 000 dollars à un cadre au Ministère des affaires étrangères en échange de secrets d’Etat. Le Taipei Times de samedi a relevé que c’était la première fois que le gouvernement taïwanais avait répliqué aussi vite.

Depuis, les deux capitales s’accusent mutuellement de subversion, d’espionnage et de tentatives de déstabilisation. Mais pour Pékin – qui reste intransigeant sur sa politique «Une seule Chine» impliquant tacitement que Taïwan fait partie intégrante de la Chine –, le Parti démocrate progressiste (PDP), revenu au pouvoir l’an dernier, ne cesse de jeter de l’huile sur le feu. Ouvertement indépendantiste, celui-ci refuse que Taïwan soit assimilé à la Chine. Le Kuomintang, principale formation politique désormais dans l’opposition, est plus ouvert par rapport à Pékin. Et lorsqu’il était au pouvoir, entre 2004 et 2016, Pékin a été plus tolérant vis-à-vis de Taïwan.

Exercices militaires avec la marine américaine

La semaine dernière, outre l’arrestation de Zhou Hongxu, Taipei a aussi annoncé la participation de la force navale nationale aux exercices militaires dans le détroit de Taïwan, aux côtés de la marine américaine. «Les menaces contre notre pays sont sérieuses, a déclaré un porte-parole de l’armée dans le Taipei Times de lundi. Nous avons récemment détecté des activités suspectes de sous-marins chinois près de notre zone maritime.» Et d’ajouter que des patrouilles régulières seront organisées, en collaboration avec l’armée américaine, pour assurer la sécurité de l’île.

«Nous assumons notre rôle de détracteur du régime autoritaire en place à Pékin», affirme Ketty Chen, vice-président de la Taiwan Foundation for Democracy (TDF), un centre de recherche et d’analyse politique proche du pouvoir. «Nous sommes une organisation activiste pour promouvoir la démocratie, la liberté d’expression et le respect des droits humains en Asie du Sud-Est, Chine continentale comprise.» Et d’ajouter: «Nous savons tous que l’avocat Lee Ming-che, que la Chine accuse d’espionnage et de subversion, n’est qu’un militant des droits humains.»

Un hub pour les ONG spécialisées dans les droits humains

Selon Ketty Chen, qui est aussi membre du PDP indépendantiste, la Fondation pour la démocratie entend redoubler d’efforts afin que Taïwan devienne un hub pour les organisations non gouvernementales (ONG) spécialisées dans les droits humains. «Nous allons mettre les ressources nécessaires à leur disposition et surtout leur garantir des bonnes conditions pour opérer à partir de Taïwan, poursuit-elle. Chez nous, elles peuvent être certaines que leurs téléphones ne seront jamais mis sous écoute.» La stratégie taïwanaise est effectivement payante. Reporters sans frontières, l’association internationale qui milite pour la liberté d’expression, vient de déménager ses bureaux de Hongkong à Taipei. En réalité, la capitale taïwanaise accueille déjà quatorze organisations spécialisées dans la défense des droits de l’homme, le talon d’Achille de Pékin.

L’île rebelle cherche également, par le biais de ses organisations non gouvernementales, à isoler la Chine continentale en favorisant l’émergence des régimes démocratiques. «A présent, de la Birmanie aux Philippines, en passant par la Thaïlande, le Vietnam, le Laos et la Corée du Nord, l’autoritarisme gagne du terrain, déplore Ketty Chen. Cette mission portera des fruits à long terme; elle passe par l’éducation des jeunes, notamment sur les valeurs universelles des droits de l’homme.» Pour ce faire, la Fondation pour la démocratie ouvre les universités taïwanaises aux étudiants de la région et invite des jeunes à séjourner dans le pays. «Ils pourront faire l’expérience de la liberté chez nous et la partager dans leur pays.»