En ce soir de début janvier, un groupe de jeunes Taïwanais s'est réuni à Ximen, un quartier très animé de la capitale Taipei. Ils reprennent en cœur les chansons d'amour d'un boys band qui se produit dans la rue. A la pause, ces étudiants parlent volontiers politique. «Nous sommes des Taïwanais, pas des Chinois! La présidente devrait le dire beaucoup plus fort à Pékin, elle nous déçoit», résume l'une d'entre eux.

Elue en janvier 2016, Tsai Ing-wen est au plus bas dans les sondages. Les deux dernières enquêtes d'opinion, publiées il y a quinze jours, montrent qu'elle a perdu la moitié de ses soutiens depuis sa prise de fonction en mai dernier. La cheffe du parti démocrate progressiste (PDP) s'est faite élire en promettant de mettre la Chine à distance, en réaction au rapprochement inédit réalisé par son prédécesseur du Kuomintang (KMT). Au grand dam de Pékin, elle ne reconnaît pas le consensus de 1992 selon lequel le parti communiste chinois et le KMT considèrent qu'il n'y a qu'une seule Chine, chacun en sa propre définition.

Volte-face de Donald Trump

En décembre, son coup de téléphone au président-élu Donald Trump avait pourtant de quoi réjouir ses électeurs. Pékin, qui veut isoler la «province rebelle», avait hurlé au loup. D'autant que le président américain avait évoqué la remise en question de la politique de ses prédécesseurs selon laquelle la Chine était une et indivisible. «J'ai été surpris et excité par cet appel historique», se réjouit Lin Fei-fan, le leader du mouvement des tournesols du printemps 2014. L'étudiant juge toutefois que «Tsai a fait un peu trop profil bas ensuite.»

Sans doute la présidente taïwanaise a-t-elle eu raison. La semaine passée, lors d'un autre appel téléphonique, avec le président chinois cette fois, Donald Trump a reconnu le principe d'une Chine unique. Pourtant jeudi, les Etats-Unis ont fait une nouvelle annonce susceptible d'irriter Pékin. Des marines vont garder l'entité qui leur sert de représentation à Taipei alors qu'officiellement Washington n'y a pas de relation diplomatique. Une sécurité normalement réservée aux ambassades, signe du soutien des Américains à la République de Chine, le nom officiel de Taïwan.

La Chine ne peut pas envahir Taïwan

«La situation est très périlleuse pour le gouvernement DPP. On ne sait pas encore s'il peut compter sur la présidence américaine, trop imprévisible», avertit Jiang Yi-huah, premier ministre KMT jusque fin 2014 et aujourd'hui professeur à la City University de Hongkong. D'autant que Pékin ne relâche pas sa pression. Cette semaine, l'Inde a subi ses foudres pour avoir reçu une délégation parlementaire taïwanaise. En janvier, le porte-avion chinois a mené une opération d'intimidation en patrouillant près des côtes taïwanaises.

La Chine semble attendre une faute de Tsai Ing-wen pour prendre des sanctions, qui seraient probablement économiques. Quelque 40% des exportations taïwanaises filent de l'autre côté du détroit et de grands groupes, comme Foxconn, y ont des intérêts majeurs. Pourtant, «Pékin est piégé, sourit Jiang Yi-huah, car Tsai, très prudente, ne leur donne pas cette occasion. Et la Chine ne peut pas non plus envahir l'île!» La présidente taïwanaise est «intelligente, clairement indépendantiste, déterminée mais aussi pragmatique. C'est le pire cocktail pour Xi Jinping», confirme Stéphane Corcuff, directeur du Centre français d'études sur la Chine contemporaine à Taipei.

Les jeunes plébiscitent le mariage pour tous

La chute dans les sondages de Tsai Ing-wen s'explique alors bien davantage par sa politique intérieure qui crée beaucoup de mécontentement. «Elle tente de tout gérer en même temps sans que l'on comprenne bien ses priorités, regrette Lin Fei-fan. Je redoute que le mariage pour tous, une revendication majeure de la jeunesse, ne soit pas voté, notamment en raison des divisions dans son propre camp.»

Le Kuomintang a «laissé Taïwan dans une situation déplorable sur bien des fronts, nuance Stéphane Corcuff. Elle a le courage de s'attaquer aux questions difficiles [comme les congés ou les retraites]. Mais cela prend du temps!» Finalement, «le plus grand danger pour Taïwan ne vient pas de l'étranger, mais de l'intérieur, déplore Jiang Yi-huah. Notre grande difficulté à parler entre nous, à trouver des compromis, bloque tout progrès.»