Au moins 30 morts et des centaines de blessés. L’«offensive de printemps» annoncée il y a une semaine par les talibans a frappé mardi matin au cœur de la capitale afghane. Un camion piégé a explosé devant un bâtiment officiel fréquenté par la principale agence de renseignement du régime de Kaboul, la Direction nationale de sécurité. Puis un commando s’est introduit dans l’édifice pour y semer la mort. Les assaillants auraient tous été tués mais le coup porté aux autorités est d’autant plus spectaculaire que le complexe se situe à proximité du palais présidentiel et à deux kilomètres du quartier général de l’opération Resolute Support, le nom donné aux dernières forces occidentales présentes dans le pays.

L’offensive que les rebelles lancent chaque printemps a été baptisée cette année l’Opération Omari en l’honneur du fondateur du mouvement taliban, le mollah Omar, dont la mort a été annoncée en juillet dernier. Elle s’était traduite jusqu’ici par des dizaines d’opérations mineures en province et par un assaut avorté sur la ville de Kunduz, une agglomération dont les insurgés se sont brièvement emparés l’automne passé, ce qui a représenté leur plus grande victoire en quinze ans. Elle a connu ce mardi sa première attaque massive.

Les talibans paraissent nourrir en 2016 de grandes ambitions. A en croire le communiqué qu’ils ont diffusé le 12 avril passé pour annoncer leur offensive, ils espèrent non seulement gagner du terrain dans les régions rurales mais aussi conquérir des centres urbains, assure une récente analyse de l’Afghanistan Analysts Network, l’un des meilleurs centres de recherche en la matière. Les insurgés insistent ainsi tout particulièrement sur les règles de comportement qu’ils entendent respecter dans les localités. «Dans les régions, notamment les villages et les villes, où l’Emirat islamique établira son gouvernement, les vies et les propriétés des habitants seront protégées comme il se doit, souligne leur message. Nous appelons en conséquence les habitants de ces endroits […] à ne pas se laisser piéger par la propagande ennemie et à ne pas se sentir menacés par les moudjahidin.»

Militaires et policiers sont aussi courtisés. Parallèlement à leur campagne militaire, les insurgés se sont engagés depuis quelques mois dans une offensive sans précédent pour gagner «les cœurs et les esprits» des membres des forces de sécurité afghanes, relève l’étude. Pour ce faire, ils ont utilisé différentes approches, dont le contact direct avec les familles. Ils ont aussi relâché plus souvent qu’à leur habitude des soldats prisonniers, allant dans certains cas jusqu’à «leur payer le billet de retour dans leur province d’origine». Plus significatif encore: cette politique aurait été enseignée aux commandants et sous-commandants rebelles qui ont suivi cet hiver les trois mois de cours idéologico-religieux réservés annuellement aux cadres du mouvement. L’objectif était de les préparer non seulement à combattre mais aussi à gérer des territoires et des populations.

«L’esprit et le ton général de la propagande (du mouvement insurgé) à l’intention de ses combattants semblent exprimer plus que jamais une vision de victoire imminente, poursuit l’article de l’Afghanistan Analysts Network. […] S’il faudra du temps pour distinguer et comprendre les types de tactiques prévues cette année par les talibans, des sources internes à l’organisation indiquent que cela pourrait bien comprendre des tentatives d’encercler certaines capitales de province et d’empêcher les forces de sécurité afghanes d’accéder à leurs bases principales en bloquant ou en menaçant des axes logistiques majeurs.»

De fait, le mouvement taliban s’est nettement renforcé depuis que les armées occidentales ont abandonné le combat fin 2014, au point de ne jamais avoir paru aussi puissant depuis son écrasement par l’armée américaine en 2001. Face à lui, les forces gouvernementales paraissent d’une grande fragilité. Au cours de la seule année dernière, elles ont perdu quelque 5500 hommes, soit bien davantage que les 3500 militaires de l’OTAN morts au combat dans le pays en une décennie. Et puis, elles connaissent un taux de désertion catastrophique. La troupe se plaint d’être privée de solde des mois durant, de combattre souvent l’estomac vide et de manquer d’attention médicale en cas de blessure. Bref d’être abandonnée à son sort.

«J’ai suivi un entraînement au maniement des armes pendant 18 mois et j’ai juré de servir ce pays, a récemment confié un déserteur à la chaîne américaine CNN. Mais la situation a changé. L’armée nous a laissés tomber. Nous nous sommes alors résignés à rejoindre les talibans, qui nous traitent, eux, comme des hôtes.» Et de lâcher: «Ma formation militaire est très utile actuellement, puisqu’elle me permet d’entraîner (les rebelles) comme je l’ai moi-même été.»