Leur site internet s’appelle La Voix du Jihad. En langue pachto, en persan, en ourdou, en arabe et en anglais, les talibans y décrivent leurs avancées vers l’établissement d’un «émirat islamique» en Afghanistan. Ces jours, ce site officiel a du pain sur la planche. Leurs victoires fulgurantes sont autant d’étapes qui vont «mettre un terme au chaos général et instaurer la paix dans le pays», triomphent les combattants. Les talibans version 2021 savent manier la communication. Ils en appellent même aux organisations de défense des droits de l’homme à «s’associer» à leur tâche. Afin, assurent-ils, d’aider les Afghans à «échapper à la barbarie» dont se seraient rendues coupables l’armée afghane et les autorités de Kaboul.

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Une chose est sûre: à l’heure de s’emparer des principales villes du pays, les talibans sont loin de représenter aujourd’hui une bande de paysans fondamentalistes descendus des montagnes comme ils en donnèrent l’impression en 1996 en s’emparant de Kaboul.

Un «cabinet de l’ombre»

Après la mort du fondateur du mouvement en 2013, puis de son successeur Akhtar Mohammad Mansour, tué par un drone américain en 2016, les talibans sont désormais dirigés par Mawlawi Haibatullah Akhundzada, originaire de la ville de Kandahar. Mais ils ont surtout consolidé leur direction, sous la forme d’un conseil nommé le Rahbari Shura, mis en place après leur défaite contre les Etats-Unis, il y a deux décennies. Ce conseil fait davantage que coordonner les différentes positions: avec des commissions s’occupant du budget, des aspects militaires, de la santé ou de l’éducation, il a agi pratiquement comme un «cabinet de l’ombre» des talibans, servant à la fois à administrer des parties du pays que les talibans n’ont jamais cessé d’occuper, mais aussi à afficher un certain aggiornamento de leurs positions fondamentalistes, du moins en façade.

Récemment, le mollah Abdul Ghani Baradar, qui figure lui aussi dans la liste des fondateurs du mouvement – et qui concentrait en partie les très maigres espoirs des Américains lors des discussions au Qatar, lorsqu’il avait pris la tête du «bureau politique» des talibans – semblait lui aussi en rajouter dans le discours pro bono, saluant «le dialogue» et l’instauration d’un «système islamique inclusif» dans lequel «tous les citoyens doivent être égaux devant la loi».

Thomas Ruttig, codirecteur de l’Afghanistan Analysts Network, nuance pourtant la portée de cette rhétorique: «Il n’y a aucun signe indiquant qu’ils accepteront dans les faits un système politique légitimé par des élections pluralistes. A l’inverse d’autres groupes insurgés ailleurs, les talibans n’ont jamais développé une organisation politique ou une aile clairement distincte de leurs forces militaires armées.»

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Lançant, année après année, avec une rigueur de métronome, leur offensive de printemps lors de la fonte des neiges, les talibans compteraient actuellement quelque 85 000 combattants – contre 300 000 hommes environ pour les forces armées afghanes. Leur tactique de prédilection, avant leur vague triomphale de ces dernières semaines, consistait à disséminer des groupes très réduits, parfois guère plus qu’une poignée de moudjahiddin avec une attention particulière portée aux axes de communication, coupant les villes les unes des autres.

Pavot, «taxes», mines…

Mais ces priorités militaires n’empêchent pas les talibans d’avoir accumulé des moyens financiers faramineux. Selon un rapport confidentiel de l’OTAN, qui a «fuité» l’année dernière, leurs rentrées se monteraient à quelque 1,6 milliard de dollars annuels. Les revenus proviennent principalement de la culture du pavot et du trafic d’opium (qui ne sont plus interdits pour eux depuis longtemps), de la perception de «taxes» et des investissements immobiliers, mais aussi de la gestion de gisements miniers (cuivre, or, marbre, zinc, etc.) dans les régions qu’ils contrôlent. Ces dernières activités profiteraient principalement à la Chine et aux Emirats arabes unis qui, comme d’autres pays du Golfe entretiennent – au-delà du Pakistan, leur premier soutien – des relations étroites avec les talibans.

«Les talibans ont élaboré ces arrangements financiers pour devenir une entité indépendante, notait le rapport. Cette indépendance financière leur permet désormais d’autofinancer leur soulèvement sans besoin de soutien de gouvernements ou de citoyens étrangers.» Derrière ce «miracle économique» des talibans, qui ont vu pratiquement doubler leurs revenus en 5 ans? Un autre mollah, Mohammad Yaqoob, qui n’est autre que le fils aîné du mollah Omar, et qui siège lui aussi au sein du Rahbari Shura.

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Les témoignages provenant des districts conquis par les talibans semblent attester de certaines disparités à l’heure d’appliquer la «loi islamique», qui reste centrale dans leurs discours, malgré les appels à un système «inclusif». A proximité de Lashkar Gah ou de Kandahar, les antennes de télévision et les appareils de musique auraient d’ores et déjà disparu, tandis qu’ailleurs, dans le nord, d’autres commandants locaux permettraient encore aux marchés de fonctionner plus ou moins librement et aux fillettes d’aller à l’école. Signe de ce «pragmatisme» tout relatif: très actif sur les réseaux sociaux, Zabiullah Mujahid, le porte-parole des talibans, évoquait la suspension des amputations des mains, visant à punir les voleurs. «Elles reprendront lorsque la stabilité sera revenue, et que le système de santé permettra de s’occuper des amputés», précisait-il.


Précision 

Le rapport de l’OTAN évoqué dans l’article cite un dirigeant des talibans selon lequel la Chine et les Emirats arabes unis (EAU) seraient les «plus gros acheteurs des matières premières» exploitées par les talibans. L'ambassade des EAU à Berne rappelle que L’OTAN n’a pas officiellement endossé cette affirmation, et assure que les Emirats «ne bénéficient aucunement du commerce des talibans, ni ne contribuent à leur économie».