A chaque district, son enquête. Pour décrypter l’organisation des insurgés afghans, les forces de l’Isaf directement engagées au combat compilent les infor­mations sur la nébuleuse «talibane». «On peut enfin prendre le dessus et décoder leur fonctionnement», se réjouit au Camp Nathan Smith, près de Kandahar, le général Canadien Dean Milner. Ses troupes, environ 2500 hommes, n’avaient depuis 2006 jamais été en nombre suffisant pour exploiter les renseignements, puis tenir le terrain dans cette province-sanctuaire de l’insurrection. «La recrudescence des engins explosifs non identifiés (IED) prouve qu’ils ont changé de tactique. A nous, dès lors, de savoir exploiter cet avantage, en insistant sur la réconciliation.»

Mais qui réconcilier sans processus politique? «L’OTAN est toujours dans l’impasse», assène, dans sa résidence de Kaboul, le Mollah Zaeef, ancien ambassadeur des Talibans au Pakistan. Libéré de Guantanamo en 2007 et depuis peu rayé de la liste «noire» terroriste de l’ONU, ce dernier attend son heure, financé, dit-on, par des amis dans les pays du Golfe.

Briser l’étau par le haut

Son argument? L’enracinement et la détermination des talibans: «Les insurgés ne sont pas des étrangers. Ils sont originaires des villages pachtounes détruits. Ils reviendront toujours…» Constat partagé par des observateurs ­indépendants: «Que valent les ­revers des talibans alors qu’ils tiennent tête à une alliance de 48 pays? Leurs commandants n’ont pas peur de mourir. La volonté de leurs combattants, souvent illettrés, est intacte.» Briser cet étau par le haut est par conséquent l’unique solution. Le président Hamid Karzaï s’y est employé en créant, début octobre, un Haut Conseil de la paix avec des personnalités proches des Talibans. L’un d’entre eux est le Mollah Abdul Hakim Mudjahid, ancien ambassadeur du régime islamique auprès de l’ONU. Mais les demandes de ce dernier sonnent, pour l’heure, comme un défi impossible pour l’OTAN: «Rien n’avancera tant que la traque menée par les troupes étrangères ne cessera pas, et tant que la sécurité des éventuels négociateurs ne sera pas garantie, prédit-il. Il faut un minimum de confiance pour discuter. C’est à la communauté internationale d’agir.»

Les deux ex-diplomates défendent, en plus, l’image contestée d’une insurrection afghane unie, fidèle au leader historique des talibans Mollah Omar.

«Débaucher les jeunes commandants locaux ne débouchera sur rien, prédit Abdul Hakim Mudjahid. Chaque déserteur est de suite remplacé. L’implication directe du leadership taliban est indispensable.» Ce que contestent beaucoup d’experts, citant le rôle ambigu et criminel du clan Haqqani ou du Hezb-Ii-Islami de l’ex-seigneur de la guerre Gulbuddin Hekmatyar, aux mains des services secrets pakistanais.

«Plus les groupes rebelles sont atomisés, plus la négociation devient complexe et incertaine», complète un officier américain, spécialiste de la contre-insurrection. D’autant que, contrairement à l’Irak, l’enrôlement de tribus locales ne paie pas. La guerre a transformé leurs chefs en caïds, discrédités au sein de leur propre groupe face aux talibans intègres et auréolés par leur défense de l’islam. Près de Kandahar, le recrutement par l’Isaf de milices pachtounes pour faire le sale travail de ratissage a ainsi creusé encore plus le fossé avec la population. Au risque de repousser les paysans, arrimés coûte que coûte à leurs terres, dans les bras des insurgés.