Si vous demandez à un Tangerois pourquoi la ville et sa région ont décollé de manière aussi spectaculaire, il vous répondra invariablement: «Tout ça, on le doit à notre roi.» Feu le monarque Hassan II - il n'en faisait pas mystère - n'aimait pas le nord du royaume chérifien, zone sinistrée qu'il avait abandonnée à son sort, et aux mains des contrebandiers et autres trafiquants de drogue. Son fils et successeur Mohammed VI, que beaucoup surnomment affectueusement «M6», a pris le chemin inverse. Il aime Tanger, Tétouan et ce littoral septentrional aux vastes plages vierges, entre mer Méditerranée et océan Atlantique. Le même Tangerois de la rue vous indiquera, avec une lueur de fierté dans le regard, où se trouvent la résidence de M6 et son somptueux «bureau» sur la colline du Marshan, à l'ouest de la ville. Il ajoutera que le roi passe toutes ses vacances d'été dans la région, et qu'il y reçoit régulièrement des chefs d'Etat, du prince saoudien Abdallah à Nicolas Sarkozy. Il vous dira, en somme, que le monarque a les yeux de Chimène pour ce nord longtemps maudit.

Dans cette «monarchie éclairée», la prédilection royale a des effets très concrets sur la vie quotidienne. Depuis 2002, elle a même bouleversé en profondeur la physionomie de cette région voisine de l'Espagne, l'urbanisme, le développement économique et le marché de l'emploi. Aujourd'hui, sous l'impulsion du roi, le nord a perdu ses complexes vis-à-vis de Rabat et de Casablanca, respectivement capitales politique et économique. Le boom immobilier à Tanger, où les prix ont doublé en trois ans, en a fait la ville la plus chère du royaume. Jusqu'en août, environ 1 milliard d'euros ont été investis dans des projets en proche périphérie. «En termes d'attractivité, Tanger a même supplanté Marrakech», souligne Brahim Lchaibi, un agent immobilier.

«Ingénieurs du roi»

«Il faut bien dire que Sa Majesté nous a été très utile. C'est lui-même qui contrôle les chantiers», dit dans un grand sourire le maire de Tanger Dahman Derham, qui reçoit dans un bureau flambant neuf, non loin de la gare routière de cette ville d'un million d'habitants. De fait, M6 a été l'initiateur de tous les grands projets d'infrastructures qui font désormais du nord un pôle compétitif et promis à un bel avenir: le port Tanger-Med, appelé à devenir le premier port africain en eaux profondes; des zones franches; un nœud autoroutier reliant la région au reste du pays et une ligne TGV vers Casablanca. Mohammed VI compte faire de cette région le fleuron de son règne, et entend que cela se sache. «L'effet boule de neige fonctionne pleinement, confie Jamal Amiar, directeur du mensuel Les Nouvelles du Nord. Le pari royal, sur le long terme, inspire confiance. Alors, tous les investisseurs, étrangers ou nationaux, suivent.»

La méthode de Mohammed VI est connue: nommer des technocrates de haut vol à des postes clés, souvent des ingénieurs formés en France, et leur laisser carte blanche pour orchestrer le développement d'une région. Ceux-ci se font d'ailleurs appeler les «ingénieurs du roi». En 2005, M6 a nommé l'un d'eux à la tête de la région Nord, le wali (préfet) de Marrakech, Mohammed Hassad, qui avait su transformer avec brio la perle touristique du royaume. Une fois à Tanger, il n'a pas perdu son temps. Une cité touristique, Lixus, près d'Asilah (sur la façade atlantique), a été lancée. De Tétouan à Larache, d'innombrables chantiers voient le jour: villes nouvelles, blocs de logements sociaux pour héberger une jeunesse en quête d'émancipation, complexes résidentiels de haut standing souvent cofinancés par les pétrodollars des monarchies du Golfe...

Accompagné du wali, Mohammed VI se comporte en homme de parole. «Suivi de sa cour, il se rend personnellement sur le site d'un projet, débloque l'argent sur-le-champ, chéquier en main, explique un journaliste de la radio Medi 1. Si bien que les chantiers démarrent et avancent très vite. Une année plus tard, il revient au même endroit pour vérifier l'avancée des travaux.» Les Tangerois peuvent vérifier par eux-mêmes l'efficacité de cette stratégie: rocades routières, éclairage public jusque dans les quartiers populaires, traitement des quatre oueds (rivières) qui polluaient la baie, avenues plus amples et dégagées, espaces verts en lieu et place de terrains vagues... Un commerçant témoigne: «Tout cela va tellement vite. C'était une ville d'un autre âge et, d'un coup, cela ressemble à une métropole moderne. Heureusement que Tanger a gardé un peu de son charme.»