Le couperet est finalement tombé. «C’est avec un profond regret que je vous informe qu’aujourd’hui, le 17 mars 2021 à 18 heures, nous avons perdu notre courageux leader, le président de la République de Tanzanie, l’honorable John Pombe Joseph Magufuli, décédé des suites d’un problème cardiaque à l’Hôpital Mzera de Dar es Salaam où il était soigné.»

Drapée d’un voile noir, la vice-présidente de Tanzanie, Samia Suluhu Hassan, a officiellement annoncé la nouvelle mercredi soir sur une chaîne de télévision publique. Mettant fin aux doutes qui envahissaient le pays depuis plusieurs jours quant à l’absence inhabituelle de John Magufuli, d’ordinaire très visible sur la scène publique.

Poser des questions est un «crime»

D’abord lancée par le leader de l’opposition Tundu Lissu – exilé en Belgique – soupçonnant John Magufuli d’être atteint du covid, la rumeur s’est rapidement propagée sur les réseaux sociaux via le hashtag #whereIsMagufuli – #oùestMagufuli – à la manière du célèbre «où est Charlie?». Mais sous l’ère Magufuli, «questionner l’état de santé de notre président est déjà un crime», s’offusque un citoyen. Quatre personnes ont été arrêtées pour avoir répandu la «rumeur». Trois jours plus tard, sa mort était officiellement annoncée.

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Est-ce le coronavirus qui a emporté John Magufuli? La question risque de rester encore longtemps en suspens. Tout comme son homologue burundais, Pierre Nkurunziza, mort il y a moins d’un an – officiellement suite à des problèmes cardiaques – John Magufuli a toujours publiquement douté de la gravité du Covid-19 et de la pertinence des mesures de prévention.

Contre les vaccins

Les cas d’infection ont arrêté d’être publiés en avril dernier après que le président eut fait tester une papaye et une chèvre. En juin, il annonçait la victoire sur la pandémie grâce aux prières. Et alors que les vaccins se déployaient dans le monde entier, John Magufuli annonçait qu’il n’y croyait pas.

Faisant fi des recommandations pourtant répétées de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), il proclamait fin janvier lors d’un rassemblement: «Les vaccinations sont dangereuses. Si l’homme blanc était capable de proposer des vaccins, il aurait dû en trouver contre le sida maintenant; il aurait trouvé un vaccin contre la tuberculose maintenant; il aurait déjà trouvé un vaccin contre le paludisme; il aurait déjà trouvé un vaccin contre le cancer.»

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Celui que l’on surnomme le «bulldozer» avait été réélu à la tête de l’Etat en octobre dernier. Pendant ses deux mandats, il avait fait reculer la corruption. Mais, progressivement, il avait basculé dans l’autoritarisme, en réduisant les libertés fondamentales. Durant la pandémie de Covid-19, John Magufuli a préféré privilégier l’économie. La Tanzanie – un des premiers pays à avoir rouvert ses frontières – accueille sur son archipel de Zanzibar des milliers de touristes, sans tests, ni quarantaine obligatoire à l’arrivée. Au point d’être une des seules régions au monde à pouvoir se targuer d’avoir maintenu son tourisme.

Une femme au pouvoir

Si le mot «corona» est tabou au point que des lois interdisent désormais la publication d’articles sur les «maladies mortelles ou contagieuses» sans permission officielle, la mort en janvier du vice-président de Zanzibar, dont le parti d’opposition a confirmé qu’il avait été testé positif au Covid-19, a ouvert une brèche. Les églises ont fait circuler des lettres ouvertes témoignant d’un nombre considérable de décès au sein des communautés et les radios indiquaient que les chroniques funéraires étaient de plus en plus longues.

Est-ce que la mort du président coronasceptique changera l’approche du pays face à la pandémie? Selon la Constitution, c’est la vice-présidente, Samia Suluhu Hassan, musulmane et zanzibarite, qui prend les rênes du pouvoir tanzanien jusqu’à la fin du mandat présidentiel en 2025. Samia Suluhu Hassan sera la première femme à diriger le pays. Et la seule à être à la tête d’un Etat africain, si l’on excepte la présidente éthiopienne, qui occupe des fonctions honorifiques.