Mahmoud Abbas est un homme pratique: quand les verres de ses lunettes sont sales, il les essuie minutieusement. C'est ce que faisait le premier ministre palestinien vendredi après-midi, sur la pelouse de la Maison-Blanche, à côté de George Bush, au moment où fusaient les questions. Yasser Arafat n'aurait jamais fait ça: son rôle à lui, c'était le théâtre, la pause, l'interjection. Abbas, c'est tout le contraire: l'apparence modeste, presque timide, et le pragmatisme des dossiers. Mais désormais, c'est lui qui est reçu au cœur de l'empire. Depuis l'échec des négociations de Camp David entre Ehoud Barak et Arafat, il y a trois ans, aucun dirigeant palestinien n'avait été invité dans le saint des saints, où le «Vieux» est tenu pour un pestiféré. L'événement, vendredi, avait par conséquent une grande charge symbolique.

Abou Mazen (nom de guerre d'Abbas) est l'homme que l'administration républicaine a choisi pour lui faire la promesse d'un Etat palestinien en 2005 – ou un peu plus tard, dit Colin Powell. C'est peut-être sa force, mais c'est aussi sa grande fragilité. Quand George Bush, la main sur l'épaule de Mahmoud Abbas, traitait hier le Palestinien d'«homme bon», «qui fait ce qu'il dit», on avait presque peur de le voir déjà tomber. Car le président américain, ne déviant pas de son script, répétait que la priorité pour le premier ministre était de «mettre fin à la terreur», d'«arrêter les tueurs». Comme si la trêve qu'Abbas a obtenue le 29 juin du Hamas et du Djihad islamique n'était rien, comme si son refus d'être l'homme qui déclencherait une guerre civile palestinienne ne pouvait pas être entendu.

Mais George Bush, engagé maintenant dans une partie qui devient serrée, n'a pas dit que ça. Mardi prochain, il recevra Ariel Sharon, et il aura aussi des choses à lui communiquer, auxquelles il a fait allusion hier: sur le gel de la colonisation, sur les prisonniers palestiniens, sur le «mur». C'est le plus neuf sans doute. Le président, et Condoleezza Rice lors de son récent voyage au Proche-Orient, ont déjà dit au premier ministre israélien que la séparation bétonnée et grillagée qu'ils édifient autour des territoires, en grignotant un peu plus de sol palestinien, n'est pas acceptable. Sur les prisonniers, Bush admet que les Israéliens refusent de libérer des hommes qui ont commis des attentats: il faut étudier les dossiers cas par cas, dit-il, mais Ariel Sharon ne pourra sans doute pas se contenter des quelques centaines de libérations qu'il promet sans passer aux actes. Sur les «implantations», le président n'a rien dit de neuf, alors que les Israéliens ne tiennent pas leur engagement: ils ont démantelé quelques avant-postes, mais d'autres, plus nombreux, ont été construits; et le gouvernement annonce que la population des colons a augmenté de 5415 personnes en six mois.

Souffrance palestinienne

Les lunettes de Mahmoud Abbas, comme celles que George Bush a sans doute chaussées sur le bout de son nez dans le Bureau ovale, ont aussi servi à lire les cartes que le premier ministre avait amenées avec lui. Il voulait montrer à l'Américain, sur plans, ce que signifie la souffrance palestinienne, comment elle s'inscrit dans la topographie du Proche-Orient. Et il voulait en tirer cette conclusion: si Israël ne fait pas des concessions, si les Etats-Unis ne les lui imposent pas, il ne donne pas cher, lui Abbas, de son propre avenir et de la paix. C'est ce que le Palestinien a répété partout à Washington, devant des congressistes, devant des représentants des communautés juives, devant le Council on Foreign Relations: «La violence a presque cessé (sauf pour ce petit Palestinien tué hier matin près de Jénine…), mon gouvernement a fait sa part, aux Israéliens de faire la leur, pour avancer sur la «feuille de route».

Mais dans la capitale américaine, Abbas avait fort à faire pour remonter un courant largement favorable à Israël. On l'a bien vu la semaine dernière, lors du discours de Tony Blair au Capitole: les congressistes se sont levés comme un seul homme quand il a parlé de la nécessaire sécurité de l'Etat hébreu, mais ils sont restés de marbre quand le Britannique a insisté sur le besoin d'un Etat viable pour les Palestiniens.

L'un des représentants présents, le Texan Tom DeLay, entreprend une tournée la semaine prochaine au Proche-Orient. DeLay est le leader républicain de la Chambre, et l'un des ténors du mouvement chrétien-sioniste, qui défend le Grand Israël sur des bases bibliques. A la veille de son départ, il ne cache pas que son hostilité à la création d'un Etat palestinien («un Etat souverain des terroristes») demeure. Le fragile Mahmoud Abbas a toutes les raisons de se faire du souci. Même si George Bush et Tom DeLay, par les temps qui courent, ne sont plus des amis.