Tariq Ramadan a imploré mercredi les députés français de ne pas interdire le port de la burqa, estimant qu’une telle mesure pousserait les musulmans à s’isoler encore plus, au moment où l’interdiction de la construction des minarets en Suisse semble aggraver le fossé entre islam et Occident.

«En ce qui me concerne, je pense que la burqa et le niqâb [sa version saoudienne] ne sont pas des prescriptions islamiques», alors que le simple foulard «en est une», a déclaré l’intellectuel suisse devant la mission parlementaire d’information sur le port du voile intégral.

Mais «une loi qui serait simplement perçue comme stigmatisante ne résoudrait pas le problème». D’autant que pour les femmes qui ont adopté le voile intégral, «l’autorité de ce qui se dit ici n’a absolument pas de poids par rapport à ce qui se dit là-bas» – c’est-à-dire en Arabie saoudite, d’où prêchent, par Internet, la plupart des religieux qui considèrent la burqa comme une obligation. Selon le Ministère français de l’intérieur, le port du voile intégral ne concerne que quelques centaines de personnes en France, mais le phénomène est en progression.

L’appel de Tariq Ramadan retentit au moment où, en France, les appels à l’interdiction de la burqa dans les lieux publics se font plus pressants. Lundi, le porte-parole du parti présidentiel UMP a qualifié le voile intégral de «pratique barbare», et demandé sa mise hors la loi, sur la base des textes punissant la «violence faite aux femmes».

Dans Libération, le député socialiste Manuel Valls, dont la ville d’Evry abrite la plus grande mosquée de France, s’est dit «favorable à l’interdiction de la burqa dans l’espace public», au nom du «respect de la femme».

Mais pour Tariq Ramadan, le port de la burqa est un acte volontaire, qui est avant tout du ressort de la psychologie intime. Or, «une loi ne touche jamais le psychologique», a-t-il argumenté. L’islamiste genevois attribue la prise du voile intégral à une volonté de «chercher la disparition totale de la dimension du corps».

Aujourd’hui enseignant à Oxford, le petit-fils du fondateur des Frères musulmans égyptiens a été rudement pris à partie par des députés français, qui l’ont traité de «prédicateur suisse» et ont dénoncé son «double discours», ses «contrevérités» et ses «manipulations».

Mais le Genevois, réputé susceptible, ne s’est vraiment fâché que lorsqu’un parlementaire a suggéré que son audience auprès des musulmans serait en déclin. «Vous devriez venir, cher Monsieur, à quelques conférences publiques, et vous verriez que ma voix est de plus en plus entendue», a-t-il lancé. Autre précision: alors que les enseignants français les boycottent, ses livres sont étudiés dans «89 universités américaines».

Tariq Ramadan en a profité pour offrir ses services aux gouvernements européens. Il se présente comme une interface, une «autorité» capable de faire évoluer «de l’intérieur» les musulmans rigoristes. «Je me suis engagé dans un véritable travail d’émancipation des femmes», a-t-il expliqué, citant son «travail gigantesque» pour que les pratiquantes les plus prudes acceptent de serrer la main des hommes.

Le Genevois a qualifié de «malheureux» le résultat de la votation suisse sur les minarets. «J’en veux à tous les populistes qui [présentent] l’Occident comme victime d’une lente décolonisation. [Mais] il n’est pas du tout acquis que le vote suisse passe» devant la Cour européenne des droits de l’homme – de même qu’une loi française interdisant la burqa, qui serait «très problématique» sur le plan du droit.

Etrangement, le principal défenseur de l’interdiction des minarets a été un élu socialiste, Jean Glavany, ancien ministre de Lionel Jospin. «On aura compris, ces dernières semaines, que la lumière venait de la Suisse», a-t-il dit. Et les réactions négatives entendues en France sur cette «votation citoyenne nous montrent que la démocratie française est bien malade».