France

Tariq Ramadan dans l’engrenage judiciaire français

L’islamologue suisse a été inculpé pour viols et incarcéré vendredi soir à Paris. Son sort est désormais entre les mains des juges

L’affrontement a cessé, vendredi, d’être médiatique. Oubliée, la controverse sur la campagne #metoo à la suite des révélations sur le producteur hollywoodien Harvey Weinstein. Avec l’ouverture, vendredi, d’une information judiciaire sur les accusations de viol portées contre lui, Tariq Ramadan est désormais pris dans l’engrenage judiciaire français.

Confronté à l’une de ses ex-disciples

L’islamologue suisse de 55 ans avait répondu mercredi matin à la convocation des policiers chargés de l’enquête préliminaire sur les deux plaintes déposées contre lui par deux femmes pour «viol et violences» supposément commis en 2009 et en 2012. Son très long interrogatoire de près de 48 heures, toujours en présence d’un de ses avocats, Yassine Bouzrou, ne lui a pas permis d’éliminer les doutes pesant sur lui. Selon les médias français, le basculement serait intervenu lors de sa confrontation de plus de trois heures avec «Christelle», nom d’emprunt d’une de ses ex-disciples qui l’accuse d’avoir abusé d’elle à l’ancien hôtel Hilton de Lyon, en novembre 2009.

Côté factuel, la donne est simple. Tariq Ramadan devait répondre point par point à ses accusatrices qui avaient été au préalable longuement entendues par les enquêteurs. La première, Henda Ayari, avec qui il n’a pas été confronté, avait été auditionnée à Rouen, où elle réside. La seconde, qui s’est récemment exprimée à visage découvert dans les médias mais dont l’identité reste confidentielle, avait été auditionnée à Paris. Elle était également assistée par son avocat lors du débat contradictoire.

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Plusieurs perquisitions

Une garde à vue peut se solder, en droit français, par la remise en liberté du suspect, par l’octroi du statut de témoin assisté, ou par une mise en examen. C’est cette dernière option qui a été retenue par le parquet, ouvrant la voie à la nomination d’un juge d’instruction. Vendredi soir une source judiciaire a annoncé que Tariq Ramadan avait été incarcéré. Il pourrait être placé en détention préventive. A l’heure d’écrire ces lignes, les avocats parisiens et genevois de ce dernier ne s’étaient pas encore exprimés publiquement.

Pour Tariq Ramadan, cette garde à vue aura tout changé. Jusque-là, même s’il était resté lui-même très silencieux, l’intéressé avait laissé ses proches discréditer ses deux accusatrices, et évoquer un «complot sioniste international». Ses défenseurs avaient aussi, en amont de la garde à vue, communiqué aux policiers des documents démontrant que, bien après les faits supposés, Henda Hayari avait continué d’entretenir une correspondance avec leur client, comportement peu compatible avec celui d’une victime de viol qui affirme avoir été «épouvantée» par la violence de celui qu’elle considérait comme un savant de l’islam. A l’évidence, ceci n’a pas suffi.

Toujours selon des informations publiées en France, le pied-à-terre de Tariq Ramadan à Saint-Denis, au nord de Paris, et sa résidence principale, en France voisine (Haute-Savoie) ont été perquisitionnés sans résultat. L’islamologue suisse aurait reconnu une «relation de séduction» mais pas d’acte sexuel avec «Christelle», puis il aurait refusé de signer le procès-verbal de sa déposition. La durée de l’instruction est maintenant aléatoire. Mais l’hypothèse d’un futur procès ne peut plus être écartée.

Malaise au sein des institutions musulmanes françaises

Preuve du malaise ambiant dans les institutions musulmanes françaises, le sort judiciaire de Tariq Ramadan suscite depuis deux jours le plus grand silence. Même l’organisation «Musulmans de France», proche de la mouvance des frères musulmans – dont le fondateur égyptien, Hassan el-Banna n’est autre que le grand-père du prévenu – est restée muette. «Il s’agit bien d’un naufrage. Je ne vois pas comment, quelle que soit l’issue judiciaire, Tariq Ramadan pourrait redevenir l’emblème du renouveau et de la fierté islamique qu’il prétendait être lors de ses interventions publiques», expliquait jeudi au Temps un porte-parole de la communauté musulmane, lors de la présentation du premier bilan annuel de la Fondation pour l’islam de France (FIF) par son président, l’ancien ministre socialiste Jean-Pierre Chevènement.

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Le passage du cas Ramadan dans les mains des juges ouvre une nouvelle phase. Désormais, tous les actes et déplacements de ces dernières années de l’intéressé vont être passés au crible. Et il est probable que les magistrats français feront, pour cela, une demande d’entraide judiciaire à la Suisse, où aucune procédure pénale n’a été pour l’heure ouverte, malgré des accusations relayées par la Tribune de Genève. C’est donc bien un engrenage qui s’est mis en place vendredi. Un engrenage dont le risque est évidemment qu’il conduise encore plus à un grand déballage de rumeurs médiatiques.

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