Au premier jour de la campagne pour la présidentielle du 14 mars, Vladimir Poutine a promis jeudi dans son premier discours électoral d'améliorer «la qualité de vie» des Russes et s'est placé au-dessus de la mêlée des autres candidats, pour un scrutin attendu comme un «plébiscite» pour le maître du Kremlin. Le chef de l'Etat a refusé de participer aux débats télévisés électoraux et a renoncé à son temps d'antenne octroyé gratuitement à chaque candidat.

Le Temps: Un mois avant la présidentielle du 14 mars, la récente saga de la disparition du candidat Ivan Rybkine n'a-t-elle pas transformé un peu plus encore la campagne en farce électorale?

Andreï Piontkovsky: Cette affaire est plutôt triste qu'autre chose. Elle apporte un peu plus de discrédit sur une campagne électorale qui, depuis le début, n'était déjà guère sérieuse. Ivan Rybkine s'est discrédité et il est probable qu'il va retirer sa candidature. Mais l'affaire discrédite aussi les autorités, car elle a détérioré l'image de la Russie et du système politique mis en place par Vladimir Poutine: la mystérieuse disparition d'un des concurrents jette des doutes sur la nature même de la présidentielle du 14 mars.

– Vladimir Poutine, dont la popularité frôle les 80%, est quasi certain de l'emporter. Va-t-il tout de même mener campagne?

– Il a déjà annoncé qu'il ne participerait pas aux débats, à la télévision, à la radio et ailleurs. Il n'utilisera pas les créneaux horaires réservés à chaque candidat sur les télévisions publiques. Mais il mènera campagne en travaillant et en faisant savoir qu'il travaille! Cela sera d'autant plus facile que toutes les chaînes nationales sont indirectement ou non contrôlées par l'Etat. Le scénario de la campagne des législatives de décembre dernier va donc sans doute se renouveler. S'estimant au-dessus de la mêlée, le parti du Kremlin ne participait pas aux débats mais, tous les soirs, les journaux télévisés racontaient la journée de travail des ministres et leaders du parti. La méthode a été efficace! D'autant plus que les Russes ne s'intéressent pas fondamentalement à la politique et sont davantage préoccupés par leurs problèmes quotidiens. Mais l'attitude de Vladimir Poutine souligne son manque de respect pour ses concurrents tout comme pour la procédure électorale.

– Le seul danger menaçant la réélection de Vladimir Poutine est un taux de participation inférieur à 50%, qui invaliderait l'élection. Tous les opposants du président ne vont-ils pas tenter, à la dernière minute, de boycotter le scrutin?

– Si certains candidats comme Irina Khakamada (ndlr: la libérale indépendante) ou Sergueï Glaziev (ndlr: le leader de Rodina, le nouveau parti de gauche nationaliste) décident de retirer leur candidature pour protester contre le refus de Vladimir Poutine de participer aux débats, le taux de participation pourrait devenir un sérieux problème. Presque tous les jours, le Parti communiste (ndlr: dont le candidat Nikolaï Kharitonov est un second couteau) fait circuler des rumeurs sur son possible boycott. Je suis presque sûr qu'il va confirmer cette décision peu avant le scrutin, faisant donc tomber le taux de participation. Sergueï Glaziev maintiendra par contre sa candidature: il pense avant tout à sa carrière et à utiliser la présidentielle de 2004 pour gagner celle de 2008! Quant aux libéraux, divisés sur la question, je doute fort qu'ils se mettent d'accord sur un boycott. Pour le moment, seul Grigory Yavlinsky, le leader de Yabloko, l'un des mouvements libéraux battus aux législatives de décembre, a appelé à ne pas participer au vote.

– La candidate indépendante Irina Khakamada ne cesse de répéter que les idées libérales doivent être représentées et défendues pendant la campagne. Et elle a violemment critiqué Vladimir Poutine au sujet de la guerre en Tchétchénie. Sera-t-elle la principale opposante du président?

– A mes yeux, Irina Khakamada est un pion du Kremlin. Elle a certes été très virulente contre Poutine, mais pendant deux jours seulement! Depuis, elle a bien tempéré ses critiques. En fait, c'est probablement l'administration présidentielle du Kremlin qui l'a persuadée de poser sa candidature. Pour deux raisons. D'abord, cela permet d'avoir un représentant des idées libérales pendant la campagne et si les électeurs libéraux vont voter pour elle, le taux de participation a plus de chances de dépasser le seuil nécessaire des 50%. Par ailleurs, la présence d'un opposant permet de convaincre l'opinion publique occidentale qu'il s'agit d'une élection normale. Femme politique très pragmatique, Irina Khakamada a accepté, car elle aime être au centre des attentions. La présidentielle pourrait de plus servir de tremplin à sa carrière: elle espère devenir la dirigeante d'un futur grand mouvement libéral.