Monde arabe

Tawakkul Karman, Prix Nobel: «Au Yémen, il faudra poursuivre les responsables des massacres»

La Prix Nobel de la paix dresse un réquisitoire contre la milice houthiste et son parrain iranien, tout en évoquant les «erreurs» de la coalition

En 2011, en plein «Printemps arabe», la militante yéménite Tawakkul Karman recevait le Prix Nobel de la paix. A 32 ans, elle symbolisait alors les promesses d’émancipation de son pays. Depuis lors, alors que le Yémen s’est enfoncé dans une guerre meurtrière, Tawakkul Karman a pris fait et cause pour l’intervention saoudienne. Elle était récemment de passage en Suisse dans le cadre du Festival du film et forum international des droits de l’homme.

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Le Temps: Les organisations des droits de l’homme sont très critiques envers la guerre menée au Yémen par l’Arabie saoudite. Vous êtes Prix Nobel de la paix, mais vous semblez bien plus indulgente envers les bombardements saoudiens…

Tawakkul Karman: J’apprécie ce que font les organisations comme Amnesty International. Mais en plus de recenser les opérations de la coalition internationale (menée par l’Arabie saoudite, ndlr) qui peuvent toucher les civils, je l’appelle à se pencher aussi sur les très nombreuses violations commises par la milice houthiste, alliée au président démis (Ali Abdallah) Saleh, et soutenue au-delà de toute limite par l’Iran, qui cherche à contrôler la région. La milice houthiste est responsable de milliers de détentions et de disparitions forcées, elle a posé des centaines de milliers de mines qui coûtent tous les jours la vie à des innocents, ainsi que d’invasions, de sièges et de destructions de villes, comme cela s’est passé à Aden et Taïz.

– Vous mettez les uns et les autres sur le même plan?

– La coalition arabe a commis de graves erreurs que j’ai condamnées. Mais cela ne doit pas nous faire oublier la responsabilité des Houthis et des forces loyales à Saleh, à qui l’on doit le péché le plus grave, puisqu’ils ont renversé l’Etat yéménite par la force, amenant à des désastres et à une guerre interne et internationale. La milice houthiste épouse une idée raciste basée sur sa prétendue supériorité. Le but de leur guerre totale, c’est de limiter le pouvoir à une seule famille et de lui donner le droit exclusif de prendre le contrôle des richesses et du pouvoir.

– Vous allez jusqu’à les qualifier de «tête de serpent»…

– Le président démis Saleh est la source de tous les maux au Yémen, quand la milice houthiste et les autres organisations terroristes sont juste des instruments qu’il utilise pour saper le dialogue national sur lequel s’étaient accordés tous les Yéménites.

– Quelle solution préconisez-vous pour mettre fin à la guerre?

– Pour atteindre une paix durable, il serait logique de suivre ces étapes: d’abord, en terminer avec les procédures imposées par le coup d’Etat afin de revenir aux accords conclus par les Yéménites pendant le processus de transition. Ensuite, organiser un référendum sur le projet de Constitution et organiser diverses élections basées sur cette Constitution.

Pour parvenir à cet objectif, il doit être clair que l’Etat dispose du monopole du pouvoir et des armes. Ceci veut dire le désarmement de la milice houthiste et des groupes armés, qui doivent se transformer en partis politiques afin de jouer un rôle politique actif sans toutefois recourir à la violence. Nous devons aussi appliquer une justice transitionnelle fondée sur la réparation et la compensation des victimes, et sur la poursuite de ceux qui ont commis des crimes et des massacres.

– Dans quel état se trouve votre pays?

– Après le déclenchement de la révolution du 11 février (2011), le monde a pu voir le vrai visage du Yémen. Le monde a vu une population civilisée réclamant pacifiquement ses droits malgré la prolifération des armes. Les Yéménites étaient en voie de trouver une solution juste à leurs problèmes. Mais le coup d’Etat et la guerre qui a suivi ont détérioré l’image du Yémen, mis en danger le pays et accru la souffrance de ses habitants. La guerre a gravement affecté la paix sociale et il faudra de nombreuses années pour surmonter les conséquences de la guerre. La situation humanitaire est aujourd’hui dramatique. Au Yémen, il n’y a plus de partis politiques ou de presse. Une seule voix reste autorisée, et quiconque essaie de s’y opposer est sujet au meurtre, à l’enlèvement ou la disparition. De surcroît, il y a une sévère pénurie de biens et de services due à la politique de la milice houthiste de vendre des biens au marché noir.

– Vous imaginez-vous future présidente d’un Yémen pacifié?

– Je n’imagine aucun avenir politique, ni pour moi ni pour qui que ce soit d’autre, avant que l’Etat yéménite existe à nouveau comme un Etat démocratique basé sur les principes de citoyenneté et du respect de la loi et des droits de l’homme. Mon combat, en ce moment, consiste à restaurer cet Etat qui doit aussi garantir les libertés fondamentales pour tous les hommes et les femmes. Une fois que cet Etat existera, la voie sera pavée pour que moi, d’autres femmes et tous les citoyens puissent porter leur candidature à chaque position de pouvoir.

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