Zorrino Haroun n’en démord pas. A écouter l’exilé tchadien, le temps d’Idriss Déby à la tête de l’immense pays du Sahel est compté, même si le président obtiendra sans coup férir un sixième mandat dimanche. Le Genevois d’adoption le sait bien même s’il s’est démené pour récolter des fonds auprès de la diaspora pour que le principal concurrent du président puisse mener campagne.

L’opposant historique Saleh Kebzabo avait pourtant jeté l’éponge, de même qu’un autre candidat après un raid meurtrier des forces de sécurité contre son domicile fin février. Mais, pour préserver une illusion d’incertitude, le régime tchadien a gardé les noms de plusieurs candidats sur les bulletins malgré leur retrait. «Il fallait donc mener campagne», dit Zorrino Haroun. Las, les meetings de l’opposition ont finalement été interdits.

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La réélection du président Déby, parvenu par les armes à la tête de l’un des pays les plus pauvres de la planète, aurait de quoi désespérer n’importe quel démocrate. Mais pas Zorrino Haroun. Ce sexagénaire, venu en Suisse pour étudier en 1996 mais qui n’est jamais reparti, voit des fissures apparaître dans le système Déby.

Zorrino Haroun en veut pour preuve les signes de nervosité dans l’entourage du président. Le Genevois connaît parfaitement Idriss Déby, pour avoir combattu à ses côtés dans sa jeunesse. Les deux sexagénaires ont fait leurs premières armes au sein du soulèvement contre le premier président du Tchad indépendant, accusé d’opprimer les populations musulmanes du centre et du nord.

«Le début de l’engrenage»

«C’était le début de l’engrenage. Depuis, les prises de pouvoir violentes se sont succédé pour le plus grand malheur de la population. Au Tchad, même les fourmis sont agressives», estime aujourd’hui ce combattant repenti et qui a fondé à Genève Utopie Nord-Sud, une association d’aide au développement.

En 1990, Idriss Déby évince son ancien compagnon d’armes Hissène Habré, lui-même parvenu au pouvoir grâce à un coup d’Etat huit ans plus tôt. Le Tchad n’a jamais connu d’alternance pacifique. Zorrino Haroun veut y remédier. «En Suisse, je reçois mes bulletins de vote par la poste. Je veux laisser cet héritage démocratique au Tchad», espère-t-il.

En octobre 2019, il avait réussi à mettre autour d’une même table à Genève une cinquantaine de représentants de différentes composantes politiques tchadiennes, y compris des membres des rébellions armées. «On m’a dit que j’étais fou et que les gens allaient se taper dessus», se rappelle Zorrino Haroun. But de l’exercice: élaborer une transition démocratique pour éviter une nouvelle guerre de succession. Le gouvernement d’Idriss Déby avait décliné l’invitation. Pour cause: une nouvelle Constitution taillée sur mesure permet au président de briguer deux nouveaux mandats de six ans à partir de l’élection de dimanche et rester ainsi au pouvoir jusqu’en 2033.

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Pourtant, Idriss Déby est un colosse aux pieds d’argile, assure Zorrino Haroun. Malgré la manne pétrolière, le pays est exsangue. Avec la chute des cours de l’or noir, le pays a dû rééchelonner sa dette extérieure, notamment auprès de la multinationale suisse Glencore qui a avancé des fonds à N’Djamena en échange de livraisons de brut. En dépit de cet accord, «les caisses de l’Etat sont vides. Les fonctionnaires ne sont plus payés depuis des mois et sont en grève. Aucune organisation n’a voulu financer les élections. Le président n’a plus d’assise populaire», énumère l’activiste suisso-tchadien.

Appel à la Suisse

Idriss Déby garde toutefois de nombreux atouts dans sa manche. Il a su se rendre indispensable aux yeux de Paris. Par le passé, l’ancienne puissance coloniale a sauvé à plusieurs reprises le soldat Déby contre des incursions rebelles. Alors que la France s’enlise au Sahel, les soldats tchadiens sont déployés contre les djihadistes au Mali ou combattent le mouvement terroriste Boko Haram, qui déborde du Nigeria. «Le pouvoir tchadien entretient l’instabilité dans les pays voisins, tout en se faisant passer pour un pompier», accuse Zorrino Haroun.

Le citoyen suisse appelle son pays d’adoption à endosser un rôle d’arbitre «pour sortir du tête-à-tête entre le Tchad et la France». Pour lui, le risque de violences post-électorales est élevé. «Un mouvement rebelle a promis une offensive le jour du scrutin, prévient-il. D’où l’urgence d’organiser une conférence de transition inclusive.»

Ce week-end, l’opposition appelle à des manifestations, comme ces derniers samedis, même si les rassemblements ont été modestes et durement réprimés. «Mais aucun manifestant n’a été tué. C’est déjà une victoire», positive Zorrino Haroun.