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En page 3 du «Journal de Genève» et de la «Gazette de Lausanne», dix jours après la catastrophe.

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Tchernobyl: ce qu’on disait (ou non)

Il y a trente ans survenait la catastrophe nucléaire en URSS. En feuilletant les pages du «Journal de Genève» et de la «Gazette de Lausanne» de 1986, retour sur le cafouillage de l’information qui a régné les premiers jours après l’accident

C’était il y a trente ans. Le samedi 26 avril 1986 à 1 h 23 minutes et 44 secondes, le réacteur numéro 4 de la centrale nucléaire de Tchernobyl explosait, suite à une surchauffe de ses pastilles d’oxyde d’uranium. Une déflagration qui soulève la dalle supérieure de protection, d’un poids de 2 millions de kilos! En 2006, lors du 20e anniversaire, Le Temps publiait cette page, que nous remettons aujourd’hui en scène pour le Web:

A cet instant précis, donc, l’histoire mondiale de l’énergie atomique a basculé. Il faudra cependant plusieurs dizaines d’heures pour que les premières informations soient diffusées. Le lundi 28, en provenance de Scandinavie. L’Agence télégraphique suisse (ATS) reprend notamment une dépêche matinale de Reuters à propos d’un taux anormal de radioactivité en Europe du Nord. Vers 13 heures, c’est l’Agence France Presse (AFP) qui relaie son homologue soviétique TASS, faisant état d’un accident survenu à une date non précisée dans une centrale nucléaire. A Tchernobyl, en Ukraine, avec «des soins prodigués aux victimes». Et c’est tout.

Dès le mardi 29, le monde entier soupçonne un événement exceptionnel, sans doute parce que la politique de communication de ce qui était encore l’URSS était plutôt indigente, quoique en début de mutation: «Un des réacteurs a été endommagé, relaient le Journal de Genève et la Gazette de Lausanne *, et des mesures ont été prises pour éliminer les conséquences de l’accident. […] Il est inhabituel en Union soviétique d’annoncer les catastrophes, et cette décision semble conforme à la nouvelle politique d’ouverture du numéro un du Kremlin, Mikhaïl Gorbatchev, en matière d’information sur les désastres.»

Le 30 avril, les autorités de l’URSS demandent de l’aide aux Occidentaux en cherchant «des informations sur le moyen d’éteindre un incendie de graphite». On se rend alors compte que le noyau du réacteur a bel et bien fondu. Des taux de radioactivité cent fois supérieurs à la normale sont relevés sur le parcours du nuage contaminé. En marge de ces gaz radioactifs, la Suisse rappelle «que les pages jaunes du bottin de téléphone fournissent, en page 47, des indications sur le comportement à adopter en cas d’alarme en temps de paix».

Mais «à Copenhague et à Stockholm, les responsables au pouvoir s’indignent à haute voix de ce que Moscou» ne les ait «pas avertis» de ce qui est arrivé. Plus étonnant encore: les conséquences de l’accident ont «peut-être été aggravées par l’absence de confinement de sécurité autour du réacteur». Ce, même si le vice-ministre soviétique de l’Aviation civile, Mikhaïl Timofeev, fait état de «moins de 100 morts» et que des touristes finlandais de retour de Kiev parlent de «25 000 personnes évacuées».

Quelques pages plus loin, ironie de l’Histoire, le Journal annonce en titre: «Kaiseraugst: la construction pourrait débuter en 1989». On sait ce qu’il en advint… Et le 1er mai, l’éditorial de page une analyse: «La catastrophe [est] d’autant plus frappante et inquiétante qu’elle reste floue. […] Finalement, et c’est ce qui restera dans la mémoire collective, si remarquable que soient les réalisations du cerveau humain, il peut toujours y avoir, quelque part, des hommes qui ne sont pas à la hauteur des techniques qu’ils inventent.» Et pas à la hauteur de leur politique, pourrait-on ajouter: «Les gouvernements occidentaux s’accordent à condamner l’URSS, qui ne divulgue aucune information.»

Petit à petit, on apprend cependant que «des centaines de têtes de bétail parquées à Tchernobyl sont mortes en quelques heures», alors que le bilan officiel est de deux morts. Toutefois, «il semble que l’incendie […] est d’une ampleur sans précédent et qu’il n’existe guère de spécialiste en Occident qui soit capable de proposer une solution pratique pour l’éteindre».

En Suisse, le secrétaire d’Etat Edouard Brunner «rappelle que les installations nucléaires sont un domaine top secret en URSS. D’ailleurs, la région de Kiev est actuellement fermée à la presse et aux diplomates occidentaux. Et pour cause! Tout le monde sait que les centrales soviétiques ne fonctionnent pas uniquement à des fins pacifiques.» Dans un autre registre, la Fédération des partis écologiques de Suisse en profite pour alimenter le message antinucléaire, juste au moment où une photo prise par le satellite Landsat semble montrer qu’un deuxième réacteur aurait fondu à Tchernobyl! «Deux points rouge vif sont visibles sous des nuages de fumée bleutée», dit l’article.

L’administration Reagan, elle, à Washington, s’énerve et instrumentalise les éléments les plus antisoviétiques de l’opinion américaine, relayée par le très conservateur Washington Times, et rend la monnaie de sa pièce à Moscou, qui avait affirmé que l’explosion de la navette Challenger trois mois plus tôt «avait été provoquée par une recherche effrénée du profit»: «Si l’URSS veut de l’aide, qu’elle donne des informations!»

Et puis, le 2 mai, les agences de presse annoncent que l’incendie est éteint. Le seul incendie, puisque l’hypothèse de deux réacteurs en feu est abandonnée. La CIA parle de 2000 à 3000 morts. Les Suédois de «propos lénifiants» venus de Moscou. Et la Suisse romande est cette fois atteinte, avec une augmentation de 20 à 30% des valeurs radioactives habituelles, «sans danger pour la santé». «L’accident n’est pas soviétique, il est nucléaire», insiste pour sa part l’écologiste Laurent Rebeaud, alors que les pro-nucléaires s’appuient sur «les mesures de sécurité prises dans les centrales suisses».

Mais l’incendie est-il vraiment éteint? Le 3 mai, le doute s’installe, et les «autorités n’ont toujours donné aucune information permettant de comprendre ce qui s’est réellement produit». Le comprennent-elles d’ailleurs elles-mêmes? «Le bilan officiel de la catastrophe n’a pas changé. Selon Moscou, il y a eu deux morts et 197 personnes hospitalisées, dont 49 ont déjà quitté l’hôpital et 18 se trouvent dans un état grave. Les milieux occidentaux considèrent que ces chiffres sont inférieurs à la réalité, mais aucune des interprétations les plus variées qui ont circulé à ce sujet ces derniers jours n’apparaît plus plausible qu’une autre.» Autant dire qu’on navigue en plein brouillard. Aujourd’hui, bien que très controversé, le bilan officiel est de 56 morts, dont 9 enfants atteints d’un cancer de la thyroïde.

Le 5 mai, soit près de dix jours après l’explosion, un certain… Boris Eltsine, chef du PC de la Ville de Moscou, affirme que l’accident «est dû à une erreur humaine», alors que le président Ronald Reagan déclare solennellement à la radio: «Les Soviétiques doivent une explication au monde, un compte rendu complet de ce qui s’est passé à Tchernobyl et de ce qui est en train de se passer maintenant est la moindre des choses que la communauté mondiale a le droit d’attendre.»

Le 6 mai, le même Eltsine annonce qu'«il n’y a plus de fuites radioactives»: «Le déversement de sacs de sable, de plomb et de bore par hélicoptère est achevé.» Le bilan officiel est de 49 000 personnes évacuées et toujours de deux morts, mais pour la première fois, il souligne que «plus de 20 personnes, peut-être 30, sont dans un état critique, toutes gravement irradiées». En précisant benoîtement que «le moment d’envisager les plans de reconstruction n’est pas encore venu»!

Eltsine, avec un aplomb inédit, conclut qu'«il n’y a eu aucun retard dans la transmission de l’information: dès la première minute, les autorités ont été averties. Dès que les informations sur la catastrophe ont été rassemblées, on a aussitôt alerté les pays occidentaux». On ne s’échange pas des informations, on se donne des leçons.

Quant au taux de radioactivité en Suisse, il ne représente toujours «aucun danger pour la population», affirme le Département fédéral de l’intérieur. Reste qu’en dix jours, poussières, aérosols et gaz radioactifs se sont répandus dans l’atmosphère et ont dérivé au gré des courants dans une majeure partie de l’Europe, jusqu’à 10 000 mètres d’altitude.

Une radiation qui, selon Les Cahiers de l’énergie, a représenté 30 000 fois l’ensemble des rejets d’aérosols des installations nucléaires dans le monde en une année. Mais qui, finalement, a très peu touché la Suisse. Heureux pays qui, en déconseillant à ses citoyens le 9 mai de consommer du lait frais et certains légumes, n’hésite pas à préciser également: «Les petits animaux (lapins, cochons d’Inde) peuvent gambader à l’air libre.»

Tandis que La Voix ouvrière, citée par le Journal, entonne: «La meilleure information du monde n’aurait pas satisfait nos vertueux donneurs de leçons qui ne sont pas habités par le culte des faits et de l’information impartiale, comme ils le prétendent, mais par la haine du socialisme». Elle est raillée par la journaliste crainte de tous à Genève, Françoise Buffat:

Malgré l’hallucinante suite d’erreurs humaines commises par des techniciens dépêchés de Moscou pour procéder à un test d’un nouveau système de refroidissement, au mépris des plus élémentaires mesures de sécurité et d’urgence, trois jours auparavant, le gouvernement soviétique sort enfin du bois. Il avoue avoir sous-estimé le drame, mais en rejette la faute sur les fonctionnaires locaux, tout comme les critiques émises par les pays occidentaux sur la lenteur des informations.

Anatoli Kovalev, même, le vice-ministre des Affaires étrangères, en rajoute: «Différents scénarios ont été bâtis autour de cette catastrophe et ont gêné la diffusion de ces informations, des scénarios invraisemblables nourris par la haine envers l’Union soviétique et son peuple.» Peuple dont finalement 4000 individus pourraient mourir de la radio-exposition, particulièrement parmi les travailleurs qui ont été chargés d’éliminer les traces.

Le 10 mai, «la confusion demeure sur l’état réel du réacteur accidenté de Tchernobyl» et «les déclarations les plus contradictoires des dirigeants soviétiques n’aident pas à se faire une idée précise sur l’extinction de l’incendie». Deux semaines ont passé. Un accord est intervenu «entre le gouvernement soviétique et l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) pour un renforcement de la sécurité nucléaire [qui] traduit un souci de réhabilitation de l’URSS vis-à-vis de l’opinion occidentale». Le chemin sera long. D’ailleurs, le 14 mai, les Soviétiques annoncent: «Le réacteur […] sera bétonné et devra rester ainsi protégé, pendant des centaines d’années».

Et le 16, Journal et Gazette concluent à la une: «Il y a deux Tchernobyl: celui de l’Union soviétique et celui de l’Europe occidentale. […] L’impression générale est celle d’une pagaille qui a, elle-même, engendré une insécurité générale. […] Finalement, face à des événements susceptibles de secouer profondément l’équilibre politique, économique ou social de nos sociétés, il reste à inventer un système de gestion de l’information en temps de crise. Et c’est tout aussi important que la maîtrise des technologies.»

* En accès libre sur www.letempsarchives.ch.

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