Le visage à l’agonie de Neda, jeune manifestante tuée samedi à Téhéran, incarnera sans doute pour longtemps la révolte iranienne de juin 2009. La vidéo de sa mort a été transmise au monde par un internaute avisé et montre à quel point les nouvelles technologies modèlent la contestation politique. Blogueurs birmans ou tibétains, cyberdissidents géorgiens ou chinois, tous ont contribué à rendre compte de troubles ou de répression policière dans leurs pays. Il n’est plus une crise sans relais, plus une guerre sans images, bien que l’afflux d’informations ne soit pas le même en provenance du Darfour ou de Pékin.

«Le Web 2.0 a réellement changé la donne parce qu’il introduit les sites de socialisation, tels Facebook ou Twitter, note Cynthia Fleury, chercheuse à l’Institut des sciences de la communication du Centre national de la recherche scientifique, à Paris. La démarche n’est plus individuelle, comme pouvait l’être celle des blogueurs, elle devient démocratique. L’outil s’est politisé; ce n’est plus l’individu qui s’en saisit, mais le citoyen.» L’utilisation des réseaux sociaux, ainsi, confère une ampleur inédite à la contestation, chaque information ou considération étant envoyée à des dizaines ou des centaines de connaissances, lesquelles la transmettent à leur tour.

Opposition plus fluide

«Les nouvelles technologies rendent l’opposition ou l’insurrection beaucoup plus fluides que par le passé, mais l’idée n’est pas nouvelle, précise Joseph Henrotin, chercheur au Centre d’analyse et de prévision des risques internationaux, à Aix-en-Provence. Pendant la révolution russe, le téléphone était perçu comme subversif parce qu’il permettait aux bolcheviks de faire passer des messages. Les moyens de communication ont toujours été employés pour mobiliser les foules, les galvaniser et les organiser.»

Agender une manifestation, alerter l’opinion publique internationale, dénoncer un bain de sang ou une dictature, les raisons de recourir à Internet et aux téléphones portables sont nombreuses et chaque média a ses avantages. «La grande percée a été le GSM, à savoir la mise à disposition du grand public d’un émetteur-récepteur traditionnellement manié sur les champs de bataille. Cela permet de communiquer en même temps que l’action se produit, de se déplacer, de parler à l’autre bout de la planète et d’envoyer photos et vidéos, poursuit l’expert militaire. Le nombre de fonctionnalités continue à augmenter, le téléphone devient ordinateur de poche et l’on peut imaginer une future génération à quatre ou cinq bandes, marchant par liaison satellite.»

Si la dissidence gagne en efficacité, elle devient aussi plus agressive. «Les décisions prises en groupe sont toujours plus radicales. La technologie et les réseaux sociaux, ainsi, peuvent pousser à un durcissement des positions», souligne encore Joseph Henrotin.

Les Etats sont facilement dépassés par leurs citoyens technophiles. «Ils peuvent censurer une adresse IP ou bloquer l’accès d’un site web mais il est difficile de lutter contre la démultiplication des blogs et les réseaux de type rhizomique, argue Cynthia Fleury. La toile est essentiellement régie par des règles émises par les utilisateurs eux-mêmes, les autorités ont toujours un coup de retard.»

La surenchère est permanente entre les cyberdissidents et les censeurs. «Il y a un effet d’entraînement; l’administration chinoise est experte parce que ses opposants le sont aussi. Mais hormis la Chine, l’Arabie saoudite et l’Iran, la plupart des gouvernements ont une connaissance limitée des nouvelles technologies et des moyens de les filtrer», relève Clotilde Le Coz, responsable du bureau Internet et libertés à Reporters sans frontières. Et si l’immédiateté des informations transmises pose la question de leur fiabilité – on se rappelle des policiers chinois soi-disant déguisés en émeutiers tibétains, une vidéo en réalité tirée d’un vieux film –, propagande et désinformation peuvent être utilisées par les insoumis comme par les sbires de l’Etat.

Projet de loi

Acteurs de la contestation et souvent complices de la répression, les sites internet ont, dans ce grand jeu, un rôle un peu trouble. Un projet de loi pourrait être remis sur les rails aux Etats-Unis afin de sanctionner les entreprises américaines participant à la censure à l’étranger. Des auditions ont eu lieu en ce sens devant la Chambre des représentants.