En basketball, on appelle cela un slam dunk. Tedros Adhanom Ghebreyesus est passé sans difficulté sous les fourches caudines du Conseil exécutif de l’OMS, fort de 34 membres, et a été nommé pour un second mandat à la tête de l’Organisation mondiale de la santé. En raison d’une pandémie de Covid-19 qui dure depuis deux ans, il est devenu l’une des figures les plus connues de la planète. Mardi matin, cet Ethiopien de bientôt 57 ans a présenté son plan pour un second mandat avant de répondre aux questions des membres du Conseil exécutif, qui ont voté pour reconduire dans ses fonctions celui qu’on appelle le docteur Tedros (bien qu’il ne soit pas médecin).

Axe sino-américain

Si elle peut paraître aujourd’hui facile, cette réélection n’était pas une évidence il y a encore un an. Le directeur de l’OMS avait tressé au président Xi Jinping à Pékin les louanges de la Chine pour sa transparence et la rapidité de la communication du séquençage génomique du SARS-CoV-2. Or il s’est avéré que Pékin a été moins transparent et moins rapide qu’annoncé. Cet épisode avait servi les intérêts du président américain Donald Trump pour geler les contributions des Etats-Unis à l’agence onusienne et menacer de la quitter. Mais le vent a soudain tourné. En juillet 2021, le docteur Tedros est devenu moins conciliant avec Pékin, exigeant un audit des laboratoires de Wuhan en lien avec l’enquête sur l’origine du virus. La Chine s’insurge, qualifiant l’OMS d'«arrogante». Aujourd’hui, ni la Chine, ni les Etats-Unis ne contestent sa réélection.

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Comment expliquer que cet ex-ministre des Affaires étrangères et de la Santé d’Ethiopie fasse la quasi-unanimité, du moins officiellement? Un expert le souligne: «S’il a été critiqué pour être trop proche de Pékin, puis de Washington, c’est qu’il a relativement bien fait son travail.» Du côté européen, certaines voix étaient très critiques en début de pandémie, mais le climat a changé. Allemands et Français, suivi d’une vingtaine d’Etats européens, ont dès septembre annoncé leur soutien à une réélection de Tedros. Un Etat brise toutefois cette relative unanimité: le pays du docteur Tedros, l’Ethiopie.

Celle-ci, dont l'ambassadeur à Genève a tenté lundi en vain de tenir un discours incendiaire contre Tedros devant le Conseil exécutif, a demandé à l’OMS l’ouverture d’une enquête pour «forfaiture» à l’encontre du patron de l’OMS qui, lors d’un briefing de presse en janvier, s’est longuement exprimé sur le Tigré, une région dont il est originaire et qui est en guerre contre le pouvoir éthiopien. Si Addis-Abeba ne suscite aucune sympathie par rapport à la situation dramatique du Tigré, la manière dont le docteur Tedros a utilisé sa position de directeur général pour en parler a surpris. «Il n’appartenait pas au directeur de l’OMS, qui plus est du Tigré, de faire une telle analyse», déplore-t-on en coulisses.

«Faillite morale»

Il reste que Tedros Adhanom Ghebreyesus est petit à petit apparu comme un directeur général incarnant une certaine forme de raison et de rationalité, comprenant les enjeux des pays en voie de développement, gérant son organisation au milieu de la pire pandémie depuis un siècle. Il n’a cessé de plaider pour une attitude responsable des Etats, pour les inciter à davantage de solidarité pour l’accès aux vaccins notamment. Malgré ces appels, le fossé Nord-Sud s’est une nouvelle fois creusé, poussant le patron de l’OMS à parler de «faillite morale».

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A la tête de l’agence onusienne depuis 2017, le docteur Tedros a su mettre en place des briefings très réguliers pour informer la planète de l’évolution de la pandémie. C’est aussi sous ses auspices qu’a été institué le poste de scientifique en chef occupé actuellement par l’Indienne Soumya Swaminathan. Une décision importante à l’heure où l’OMS doit s’affirmer comme l’agence normative et scientifique devant guider le monde lors d’épidémies. «Je pense que c’est l’un des meilleurs directeurs généraux qu’ait connu l’OMS. Il a un sens politique et stratégique évident. Si les Etats membres souhaitent le reconduire, c’est aussi qu’il souhaite de la continuité et de la stabilité au sein de l’organisation alors que la pandémie n’est toujours pas terminée», souligne une experte en santé globale.

Ces éloges n’effacent pas certaines zones d’ombre. A commencer par les violences sexuelles commis par 21 employés de l’OMS lors de l’épidémie d’Ebola de 2018-2020 en République démocratique du Congo. Le docteur Tedros s’était rendu à plusieurs reprises sur place, mais il n’avait pas tiré la sonnette d’alarme. Il a fallu des articles de presse et une commission d’enquête indépendante pour que le chef de l’agence onusienne prenne les devants, promettant une tolérance zéro envers de tels actes.

Le cas du rapport de l’OMS publié au tout début de la pandémie sur la situation sanitaire en Italie et retiré un jour plus tard est un autre exemple d’attitude ambiguë du patron de l’OMS. Le rapport en question soulignait que le plan pandémie que l’Italie aurait dû mettre à jour en vertu de directives européennes n’avait pas été adapté depuis 2006. Or l’un des responsables de ce plan fut l’adjoint du docteur Tedros à l’OMS, Ranieri Guerra qui deviendra conseiller spécial de Tedros pour aider l’Italie dans la pandémie. Le sentiment dominant est que dans cette affaire, la vérité a été sacrifiée sur l’autel de la realpolitik en raison des pressions de Rome sur l’organisation.

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En mai prochain, la réélection de Tedros Adhanom Ghebreyesus sera entérinée par l’Assemblée mondiale de la santé. Un patron de l’OMS aux abords très empathiques et enjoué, mais dont certains collaborateurs ont déploré le caractère parfois autoritaire.


Article mis à jour le mardi 25 janvier 2022 à 13h.