Le Temps: Croyez-vous à la présence éventuelle d'Oussama Ben Laden en Iran?

Olivier Roy: C'est absurde. C'est un trop gros bonnet pour ne pas attirer de très gros ennuis aux Iraniens s'il s'avérait qu'ils le détiennent sous une forme ou une autre. Par contre, il est vrai que Téhéran a arrêté un certain nombre d'éléments d'Al-Qaida lors de leur fuite d'Afghanistan à l'automne 2001, quand ils sont passés en Iran par le Baloutchistan, à l'est du pays, dans une zone tenue par les contrebandiers, et qui échappe largement au contrôle des autorités iraniennes. Il y a un peu de tout dans ces personnes arrêtées: des combattants, des cadres moyens, et quelques cadres supérieurs du mouvement, dont très certainement le Koweïtien Abou Ghaïth, ex-porte-parole d'Al-Qaida, et que les Iraniens cherchent à extrader au Koweït. Mais les Koweïtiens refusent, arguant qu'il a été déchu de sa nationalité.

– Le gouvernement iranien a pourtant reconnu officiellement mercredi pour la première fois détenir certains hauts dirigeants d'Al-Qaida, sans les nommer. Dans quel but?

– Le régime cherche à tout prix à faire diversion, à noyer le poisson nucléaire, à éloigner le regard des Occidentaux de son programme atomique. La pression sur Téhéran est actuellement très forte. D'où, à mon avis, cette tactique du pouvoir consistant à jouer la montre, en dévoilant quelques cartes dans son jeu, qui pourraient lui servir à établir le contact avec les Etats-Unis dans le cadre d'une négociation, à ouvrir des canaux de négociation. Mais il est exclu que l'Iran extrade qui que ce soit en direction des Etats-Unis: les deux pays n'ont pas de relations diplomatiques, et pour Téhéran, ce serait de toute manière impossible politiquement.

– Sait-on où, et dans quelles conditions, seraient détenus les éléments d'Al-Qaida interceptés par les Iraniens?

– Pas vraiment. Plusieurs hypothèses circulent. La première est la suivante: Téhéran les a arrêtés, et emprisonnés, pour jouer la partition du «bon élève» de la lutte antiterroriste mondiale. Dans ce cas, le problème des Iraniens aujourd'hui est de savoir comment se débarrasser de ces gens. En les extradant, mais où? Aux Etats-Unis, c'est impossible. Et en direction des pays arabes dont ils sont (où étaient) ressortissants, à peine moins compliqué. La seconde hypothèse est plus complexe: après avoir intercepté des leaders d'Al-Qaida, Téhéran les aurait assignés à résidence, sous surveillance de ses services secrets, mais en leur laissant la possibilité de communiquer avec l'extérieur. Dans cette optique, l'Iran aurait gardé au chaud une monnaie d'échange, qui devient trop encombrante depuis que la pression de l'Amérique s'accentue.