C'est à l'ombre d'une terrasse de café, au centre de Téhéran, que Keyvan Ansari préfère donner ses rendez-vous. Ces jours-ci, les universités iraniennes sont sous haute surveillance. La trentaine, barbe soigneusement taillée, regard vif et toujours en alerte, Keyvan planche actuellement sur un doctorat en chimie polymère dans la prestigieuse Université polytechnique d'Amir Kabir, à Téhéran. Son temps libre, il le consacre au Daftar Tahkim Vahdat (Bureau de consolidation de l'unité), principale association estudiantine, dans laquelle il milite depuis quatre ans. «Les étudiants sont la voix du changement en Iran», dit-il.

«Quand il a fait la Révolution, en 1979, mon père est descendu dans la rue pour défendre ses propres valeurs de l'islam. Moi, je me bats aujourd'hui pour la prospérité de mon pays, pour ma population», remarque Keyvan, pour expliquer les revendications de la nouvelle génération. Ce fils d'un religieux convaincu, ancien combattant de la guerre Iran-Irak, manie avec la plus grande aisance les termes de «sécularisme», «liberté» et «démocratie».

Les derniers jours passés n'ont pas manqué de piquant. A peine remis de la répression qui a suivi les manifestations du mois dernier, Keyvan et ses amis ont multiplié les demandes d'autorisation de rassemblement pour commémorer les émeutes estudiantines de l'été 1999. Réponse négative. Mercredi, les grilles du campus d'Amir Abbad, – épicentre de la protestation –, étaient cadenassées. Les autorités iraniennes ont également invité les étudiants à partir en vacances et venir passer leurs examens à l'automne. Quatre ans après la tempête, les jeunes Iraniens continuent donc à se heurter au même mur. Pour Keyvan, la seule solution, «c'est de contourner le mur». Déçu, comme beaucoup, du président Khatami et du courant réformateur – avec lequel le Daftar avait pourtant signé une véritable alliance politique –, Keyvan fait partie de ceux qui préconisent une sortie en douceur de la politique, «pour que le mouvement estudiantin retrouve son véritable pouvoir critique».

C'est la fermeture du journal réformateur Salâm qui provoque dans la nuit du 8 au 9 juillet 1999 les premières grandes manifestations populaires depuis la Révolution de 1979. Partie d'un rassemblement pacifique sur le campus universitaire, le mouvement s'étend rapidement dans plusieurs villes de province. Bilan officiel: trois morts, trois blessés et 1500 arrestations. «Par ces manifestations, la nouvelle génération a imposé pour la première fois son droit à la protestation», remarque Keyvan Ansari. Aussitôt, la contestation est relayée par le Daftar, qui multiplie les tables rondes et les lettres ouvertes. Les étudiants iraniens (1,6 million à travers le pays) sont de plus en plus nombreux à rejoindre cette association.

Après les émeutes de 1999, le Bureau de consolidation décide de rentrer de plain-pied dans la politique, en soutenant le courant réformateur et en présentant ses propres candidats aux élections législatives de février 2000. Mais les réformes piétinent et les institutions conservatrices s'obstinent à bloquer tout nouveau projet de loi, voté par les parlementaires libéraux. Il y a cinq mois, c'est le divorce: d'un commun accord, les membres du Daftar décident de rompre avec le parti du président et de ne soutenir aucun candidat aux dernières élections municipales. «Le temps des belles paroles est révolu, il nous faut des actes», insiste Keyvan. Résultat: seulement 12% de participation à Téhéran.

«Aujourd'hui, nous sommes bien sûr tentés par un renversement politique du système, avoue le jeune polytechnicien, qui fait partie de la fraction moderne, à tendance laïque du Daftar. Mais avant, nous avons besoin de mieux nous organiser.» Ce ne sont pas les revendications qui manquent: la fin de l'instrumentalisation politique de l'islam, le respect des libertés personnelles, l'ouverture sur le monde. En revanche, remarque-t-il, «les manifestations du mois dernier ont montré que les insultes ne servent à rien. Elles ne font qu'inciter la répression». Depuis 1999, l'arrestation de nombreux leaders estudiantins et la fermeture de dizaines de journaux libéraux (devenus la tribune de leurs revendications) ont également largement affaibli le mouvement estudiantin.

«Les temps ont pourtant changé, optimise Keyvan. Les conservateurs se trouvent entourés par la liberté. Il est désormais impossible d'imposer aux étudiants une quelconque forme de talibanisme. On ne peut plus faire marche arrière.» Keyvan aime citer l'audace de la nouvelle génération qui, à coups de foulards plus légers pour les filles, et de chemises à manches courtes pour les garçons, a progressivement réussi à imposer sa volonté de changement. «La génération de mes parents a cru que la République islamique était un cadeau tombé du ciel. Quand ils regardaient la lune, ils croyaient y voir l'image de Khomeyni. Aujourd'hui, ma génération réalise que Dieu ne peut rien faire pour nous. Nous sommes avant tout des humains comme les autres. Si nous ne faisons pas d'efforts, nous resterons arriérés», insiste Keyvan.