C’est une période d’ordinaire caractérisée par des achats de masse, des déplacements auprès des proches et de la joie de vivre. Cette année, à cause du coronavirus, les festivités de Noruz, le Nouvel An perse qui s’étire du 20 mars au 4 avril, font craindre une aggravation de l’épidémie en Iran. Pourtant, malgré une pression croissante, les autorités se refusent pour l’instant à imposer un confinement généralisé dans les zones les plus touchées par la maladie. Noruz – comme le Nouvel An lunaire en Chine en février dernier – constitue un moyen de propagation idéal du virus puisqu’il voit des millions de personnes traverser le pays pour rendre visite à leur famille ou passer quelques jours dans un lieu de vacances.

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L’obstination du gouvernement alimente désormais une nouvelle crainte: de nombreux voyageurs pourraient être tentés de se rendre dans les régions pour l’heure encore plus ou moins épargnées. Plusieurs élus, comme le maire de la grande ville de Machad, Mohammad Reza Kalaee, ont publiquement exprimé leur inquiétude à cette perspective. Gholam-Ali Jafarzadeh Imenabadi, député représentant la ville de Racht, a assuré qu’un tel brassage de population réduirait à néant tout espoir d’endiguer l’épidémie et conduirait le pays à «une catastrophe humaine».

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Pas de déploiement de l’armée

«Il n’y a pas de confinement, que ce soit à Téhéran ou ailleurs», a pourtant déclaré à la télévision le président, Hassan Rohani. Dans le même ordre d’idées, mais dans un style plus direct, le maire de la capitale, Pirouz Hanachi, a indiqué que la mise en quarantaine de Téhéran n’était envisagée sous aucun prétexte «car nous ne pourrions plus fournir les biens élémentaires indispensables aux habitants à cause des sanctions [américaines]».

Ces déclarations traduisent la volonté des autorités d’éviter des scènes de chaos lors desquelles des Iraniens paniqués effectueraient des achats de masse. Mais la population demeure dans un état de confusion dû à un flot incessant d’informations contradictoires. L’anxiété est encore montée d’un cran la semaine dernière lorsque le chef d’état-major de l’armée, le major-général Mohammad Bagheri – sur ordre direct du guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei – a évoqué un plan à l’échelle nationale pour «vider les rues» en vingt-quatre heures.

A ce jour, de nombreux commerces sont déjà fermés, à l’exception des épiceries, des boucheries ou des boulangeries. Plusieurs sites religieux, lieux séculaires de prière pour les chiites en temps de crise, se voient fermés les uns après les autres. Cette décision – inédite dans l’histoire de la République islamique – est destinée à décourager les pèlerins. Mais aucun déploiement de troupes pour bloquer les routes ou imposer une quarantaine n’a été mis en application.

Un mois après que les autorités ont admis la présence du virus dans la ville sainte de Qom, le gouvernement avance un bilan de 853 morts et de 14 991 contaminations. Mais ces chiffres suscitent la méfiance des Iraniens. Ils sont aussi remis en cause par des parlementaires représentant les localités les plus touchées et par des médecins qui combattent l’épidémie dans des établissements hospitaliers sous-équipés. Ils accusent le pouvoir de «cacher et de manipuler» les véritables chiffres. Des images satellitaires publiées la semaine dernière par le Washington Post soulignent l’ampleur de la crise. Elles montrent que deux larges tranchées ont été creusées dès le 21 février dans l’un des cimetières de Qom afin d’accueillir les dépouilles des victimes.

Barrages improvisés

La non-intervention de l’armée pousse désormais certains citoyens inquiets à prendre les choses en main. Dans d’innombrables villes et villages, de jeunes volontaires tiennent des barrages. Ils déterminent qui peut pénétrer dans la localité en se basant souvent sur la plaque d’immatriculation. En Iran, celle-ci porte un code permettant d’identifier la ville de provenance du conducteur.

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Dans certains cas, des altercations violentes se sont produites entre des voyageurs insistants et les résidents. Les réseaux sociaux montrent de telles scènes dans la province de Mazandaran, au nord du pays, poussant de nombreux internautes à accuser le gouvernement d’avoir monté les citoyens les uns contre les autres par son inaction.

Face à ce manque d’initiatives des pouvoirs publics, la province du Sistan-et-Baloutchistan est dans une situation particulièrement délicate. Cette zone du sud-est du pays, encore relativement épargnée par l’épidémie, voit un afflux de personnes convaincues que le virus ne résisterait pas aux températures élevées qui y règnent. Mais, comme l’a relevé Hadi Mirzaee, président de l’Université Zabol de médecine, cette situation entraîne une croissance exponentielle des contaminations sur place.