C'est comme une chape de plomb qui s'est abattue sur la ville. Les rares passants pressent le pas et les amoureux ont quitté les bancs des parcs publics. Il ne fait pas bon, ces jours, être pris à Téhéran en train de conter fleurette à sa petite amie. Aux alentours de l'université, seules quelques unités de police antiémeutes ponctuent les rues désertes.

Soudain, par centaines de haut-parleurs, s'élève la prière du vendredi. L'ayatollah de service, qui a remplacé au pied levé l'ancien président Hachemi Rafsandjani empêché en dernière minute, veut asseoir la victoire des religieux conservateurs sur les étudiants en colère. «Il n'y a plus de conservateurs ou de réformateurs, s'écrie-t-il. Il n'y a que des amis ou des ennemis.»

Les étudiants, eux, sont toujours retranchés dans les dortoirs d'Amirabad. Impossible d'y entrer mais l'un deux souffle par les grilles qu'ils sont 2000 à l'intérieur qui attendent les instructions. Or aucune instruction ne viendra ces prochains jours. Dans leur bureau du centre-ville, les responsables du Daftar Tahkim Vardad (association faîtière des étudiants) expliquent que rien ne bougera tant que leurs négociations continuent avec le Ministère de l'intérieur, le Ministère des renseignements et le Conseil national de sécurité.

Obtiendront-ils la moindre concession? Les membres du comité spécial de crise, élu par les étudiants en début de semaine, en doutent. «On est en position de faiblesse, dit l'un deux, mais on s'organise. On sera très fort à la rentrée d'automne.» Se sentent-ils seuls? Trahis par Khatami? «Non, le président a fait le bon choix, dit-il après un instant d'hésitation. Nous avons été débordés par des éléments violents et il fallait condamner ces troubles.»

Il n'empêche, la fin abrupte des manifestations d'étudiants a humilié la gauche religieuse du président réformateur. A l'instar d'Emaduldin Baghi, éditorialiste très polémique du quotidien Khordad, ils sont nombreux à s'être mêlés aux étudiants avant que tout ne dégénère. «On ne peut pas dire que le président sorte plus fort ou plus faible de cette crise, dit-il. Tout va dépendre de la riposte de la gauche.» Pour l'instant, seul un frère du président a réagi en accusant les conservateurs d'avoir opéré un «coup d'Etat» contre les réformes.

Une poignée de gardes du corps envahit alors les couloirs du quotidien qui sert de fer de lance aux réformateurs. Cela annonce l'arrivée d'Abdullah Nouri, qui fut ministre de l'Intérieur avant de lancer Khordad et de remporter les élections locales à Téhéran. Il est bientôt rejoint par Said Hodjarian, un ancien des services secrets qui a fondé un autre journal réformateur, Sobé-Emrouz. D'autres proches du président sont annoncés: la riposte politique se prépare.