La pluie a lavé les collines recouvertes d'une maigre végétation. Dans ce paysage de sinuosités et de roches, à l'est de Bethléem, plusieurs villages agricoles palestiniens, recroquevillés sur eux-mêmes, dont l'un se nomme Tekoua, épient la colonie de peuplement de Tekoa. Ni Tekoua la palestinienne, ni Tekoa l'israélienne, ne se trouvent en fait à l'emplacement du site mentionné dans la Bible (également nommé Tekoa), qui se situerait à quelques centaines de mètres plus loin. Ces trois Tekoa dans un mouchoir de poche résument l'essentiel de la problématique israélo-palestinienne.

Dans la colonie de Tekoa, les villas dans leur carré de gazon sont proprettes, les allées bien tracées, mais la tension y paraît quotidienne. La plupart des hommes ont un revolver glissé sous la ceinture. Duplicata de l'implantation standard, Tekoa présente néanmoins quelques aspects atypiques, sans doute révélateurs. Religieux et laïcs, Israéliens de naissance et nouveaux immigrants (40% sont originaires de l'ex-URSS), annexionnistes et dépolitisés, y font bon ménage. Le rabbin du cru, Menahem Frouman, s'est créé une réputation d'iconoclaste impénitent. Quant à Dov Lévy-Neuman, vigneron français, il y a érigé de ses mains une maison sortie tout droit de l'imagination la plus débridée. «Au lieu de construire des murs et des pièces autour, j'ai fait des pièces, puis élevé des murs.»

Motivation mercantile

Dov et sa femme Idith ont cinq enfants. Elle enseigne l'informatique à Jérusalem. Lui produit 6000 bouteilles de vin de terroir par an. Son vignoble, comme l'implantation de Tekoa (établie au début des années 70), s'enracine dans des terres domaniales. En conquérant la Cisjordanie (1967), Israël, puissance occupante, a fait main basse sur les terres domaniales souvent désertiques ou en friche. Le vieil Ibrahim, du village palestinien de Tekoua, revendique, certificat de propriété datant de l'Empire ottoman à l'appui, une partie de l'implantation israélienne. Il réclame notamment une colline ocre sur laquelle sont installées 16 caravanes – dans l'attente de constructions en dur – de Tekoa 2. En contrebas, six autres caravanes composent le noyau de Tekoa 3. Sous couvert d'extension «naturelle», une ruse cousue de fil blanc, se sont implantés ces embryons de colonies de peuplement.

Chaque matin, Idith fait vingt minutes de route pour gagner Jérusalem, en passant par Efrat, chef-lieu de la région de Goush Etzion (entre Bethléem et Hébron). Le Ministère de l'aménagement du territoire, dirigé par le général Sharon, envisage toutefois la construction d'une route directe, qui ferait de Tekoa une banlieue rapprochée de Jérusalem. «La villa de 200 m2, entourée d'un terrain de 500 m2, se négocie ici aux environs de 170 000 dollars. Pour ce prix-là, un acheteur ne peut prétendre à Jérusalem qu'à deux chambres à coucher et un living-room, dans un quartier populaire», souligne Tamar, mère de trois enfants. L'une de ses amies ne s'est installée à Tekoa que pour bénéficier de conditions d'achat avantageuses. Ni l'idéologie annexionniste, ni le message biblico-mystique, ne l'ont motivée à vivre dans la colonie de peuplement, uniquement l'esprit mercantile.

Trois cents familles résident à Tekoa, mais elles seront rejointes dans trois mois par 50 familles supplémentaires. «Les gens recherchent avant tout une qualité de vie. L'environnement est ici préservé. Les maisons épousent le paysage. Tekoa s'identifie ainsi à une démarche écologique…», dit Tamar, en précisant qu'à deux reprises, préoccupée par le climat d'insécurité et craignant pour ses enfants, elle a voulu quitter l'implantation. La première fois au moment de l'intifada, et puis il y a peu, quand elle a appris que Tekoa figurait sur la liste du Fatah des implantations israéliennes à rayer de la carte.

Le rabbin Menahem Frouman, 52 ans, 10 enfants, est un fou de Dieu sioniste qui aurait viré sa cuti. Il s'enorgueillit d'avoir appartenu au premier mouvement de colonisation. Tout le mal, selon lui, viendrait du culte de l'Etat. «J'appartiens à un peuple (il est d'origine polonaise, ndlr) qui a été annihilé en raison d'une vision monstrueuse de l'Etat-nation. La solution du conflit israélo-palestinien ne passe pas par un nouveau découpage de la Terre sainte – impossible en raison de l'imbrication des populations – et encore moins par l'Etat binational, mais il faudra dépasser le concept traditionnel de l'Etat. Laissons toute l'étendue du pays à ses habitants israéliens et palestiniens. Chaque peuple élira son Parlement, son président, aura son drapeau, sa police, ses lois propres. Un seul territoire, où deux Etats différents coexisteront…» Le rabbin Frouman se pose en interlocuteur du sheikh Ahmed Yassine, dirigeant des islamistes du Hamas, et affirme avoir été invité à Téhéran pour prendre langue avec les ayatollahs. Le message du rabbin Frouman est simple, mais à certains égards subversif: «Intégristes de toutes les religions, donnez-vous la main et unissons-nous!»

S. R.